Le Bar des Aigris
Ici, le bonheur se boit tiède, dans des verres ébréchés. Les rires des autres, au fond, sonnent comme des insultes. Sur la table, les mots s’entrechoquent : envie, connerie, ratage. C’est le bar des aigris refuge des désabusés, port d’attache des naufragés du quotidien.
Ils ne sont pas méchants, juste fatigués. Fatigués de voir le monde tourner sans eux, fatigués de sourire quand tout gratte à l’intérieur. Alors ils s’installent là, entre la fumée et la bière, et refont le monde à coups de sarcasmes et de clopes.
Leurs visages sont des cartes marines de rancune, leurs yeux des phares éteints. Ils parlent fort pour couvrir le silence de leurs regrets. Et pourtant, sous la crasse du cynisme, il reste une étincelle celle de ceux qui ont trop aimé, trop cru, trop perdu.
Sur la table, un journal raille : “Bonheur d’autrui : comment le gâcher ?” Ils rient jaune, parce qu’ils savent que le bonheur des autres fait parfois plus mal que leurs propres malheurs.
Mais dans ce bar, entre les éclats de rire et les soupirs, il y a une vérité brute : celle d’une humanité cabossée, qui préfère la lucidité à l’illusion, et la bière à la prière.
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