Il y a un moment, dans chaque roman, où l’on se retrouve face à ce que beaucoup appellent un “ventre mou”.
Un creux.
Un passage qui ne porte plus.
Une zone où l’on sent que quelque chose manque, mais où rien ne dit clairement quoi.
C’est un moment redouté, mais c’est aussi un moment normal.
On croit souvent que les autres avancent sans douter, qu’ils savent exactement où ils vont, qu’ils écrivent d’un seul souffle.
Mais la vérité, c’est que tous les auteurs passent par là.
Tous.
Même les plus aguerris.
Même ceux qui ont publié dix livres.
Même ceux qui enseignent l’écriture.
Le doute n’est pas un signe d’échec.
C’est un signe de lucidité.
Le piège, c’est de croire que ce malaise signifie qu’il faut tout recommencer.
Reprendre depuis le début.
Changer l’intrigue.
Réinventer le roman.
On se dit que si on repartait de zéro, tout serait plus clair, plus fluide, plus cohérent.
Mais ce n’est pas toujours vrai.
Souvent, ce n’est pas le roman qui est mauvais.
C’est l’auteur qui voit trop bien ce qui manque.
Parce qu’il a grandi entre-temps.
Parce qu’il a appris.
Parce qu’il a progressé.
Et plus on progresse, plus on voit les failles.
C’est pour ça qu’on n’est jamais totalement satisfait.
On veut toujours ajouter, retoucher, affiner, corriger.
On veut que chaque scène soit parfaite, que chaque personnage soit juste, que chaque chapitre soit nécessaire.
Mais si on écoute trop cette voix-là, on ne finit plus rien.
On détruit ce qui existe au lieu de le faire mûrir.
On recommence encore et encore, et le roman devient un chantier permanent, jamais une œuvre.
À un moment, il faut accepter un compromis.
Pas un renoncement un compromis.
Un équilibre entre l’exigence et l’avancement.
Entre ce qu’on voudrait écrire et ce qu’on peut écrire maintenant, avec les forces du moment.
Le roman n’a peut-être pas besoin d’être recommencé.
Il a peut-être juste besoin que tu continues à marcher avec lui, même si le chemin n’est pas parfaitement droit.
Il a peut-être besoin que tu le laisses respirer, que tu t’éloignes un peu, que tu reviennes plus tard avec un regard neuf.
On ne réécrit pas un livre parce qu’on doute.
On le réécrit quand on sait exactement ce qu’on veut changer.
Et ça, c’est très différent.
Alors non, tu n’es pas en train d’échouer.
Tu es simplement en train d’écrire.
Et écrire, c’est avancer dans le brouillard, accepter l’imperfection, et continuer malgré tout.
C’est ça, le vrai travail d’auteur.
Ajouter un commentaire