Certains naissent dans le ruisseau et passent leur vie à fixer les étoiles. D’autres reçoivent une panoplie complète pour réussir, avec les conseils de sécurité et la notice de montage, mais préfèrent utiliser le marteau pour casser les jambes du voisin. C’est une fascination fascinante de la bêtise humaine : cette capacité visqueuse à transformer la moindre chance en un brasero d’amertume.
Regardez-les. Ils ont tout. Un toit au-dessus de la tête, un corps qui fonctionne à peu près correctement, des opportunités qui leur ont filé sous le nez — parfois parce que la vie s’est montrée rugueuse, certes, personne ne nie les pépins de la traversée —, mais surtout un potentiel immense pour vivre une existence décente, voire confortable. La vie les a peut-être bousculés un mardi après-midi, mais au lieu de penser à se relever, ils ont préféré s'asseoir dans la boue, y prendre goût, et décider que désormais, la seule mission de leur lamentable existence serait de salir les vêtements propres de ceux qui marchent à côté.
Ces gens ne veulent pas être heureux. Le bonheur demande un effort surhumain pour les esprits atrophiés : il exige de regarder en soi, de réparer ses failles et d'assumer ses échecs. C'est tellement plus simple, tellement plus reposant d'accuser le destin tout en bavant sur la réussite des autres. Le jaloux professionnel est un alchimiste à l'envers : il transforme tout l'or qu'on lui donne en plomb, puis accuse le monde de lui avoir tendu un piège.
Ce qui les ronge, ce n’est pas leur propre misère — qu'ils entretiennent d'ailleurs avec le soin méticuleux d'un jardinier psychotique. Non, ce qui les empêche de dormir la nuit, c’est le rire de la personne d'à côté. Voir quelqu'un sourire dans leur périmètre visuel est perçu comme une injure personnelle, un manquement grave au protocole de la dépression universelle qu'ils tentent d'instaurer. Alors, ils s'activent. Avec cette énergie débordante qu'ils n'ont jamais trouvée pour construire leur propre vie, ils se mettent à démolir celle des autres.
Ils calomnient, ils gâchent, ils distillent leur petit venin bon marché dans les conversations, coupent les branches des arbres qui ne leur appartiennent pas, fientent sur le bonheur d'autrui avec la précision d'un pigeon rancunier. Si leur voisin se bat pour sortir la tête de l'eau, ils ne lui tendront pas la main : ils lui enfonceront la tête sous la surface en prétextant qu'il fait trop chaud de toute façon.
Mais le chef-d’œuvre absolu de cette comédie tragique, la cerise sur ce gâteau de rancœur, c'est leur statut d'éternelles victimes. "La vie a été trop dure avec moi", chouinent-ils en s'essuyant la bouche après avoir ruiné une fête de famille ou saboté le travail d'un collègue. Ils se drapent dans leur malheur comme dans un manteau royal, oubliant juste de préciser qu'ils sont les seuls architectes de leur propre ruine. Ils se sont tiré une balle dans le pied, ont refusé les soins, et passent maintenant leur journée à reprocher à la terre entière de courir trop vite.
Il y a une forme de grandeur dans la déchéance, parfois. Mais chez eux, c'est juste de la mesquinerie à grande échelle. Un gaspillage d'oxygène pur. Ils auraient pu créer, aimer, profiter de la marge de manœuvre que la vie leur laissait encore, malgré les cicatrices. Mais non. Ils ont préféré l'option "parasite accompli". Ils pourrissent l'existence de leur entourage parce que voir un monde s'effondrer autour d'eux est le seul moyen qu'ils ont trouvé pour se sentir un tout petit peu plus grands.
Au fond, le plus réjouissant dans cette histoire — s'il faut y trouver un brin de poésie cynique —, c'est la sentence finale. Ils finiront exactement comme ils ont vécu : noyés dans leur propre bile, encerclés par le vide qu'ils ont si soigneusement creusé, persuadés jusqu'au dernier souffle que c'est le monde qui était trop petit pour eux. En réalité, ils auront juste été les fossoyeurs de leur propre bonheur, trop occupés à cracher sur la tombe du voisin pour remarquer qu'ils creusaient la leur.
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