Michel

AMOUR

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Un seul mot pour tant de visages

Amour : un seul mot pour tant de visages

Il y a des mots qui portent trop de choses. « Amour » est sans doute le plus chargé de tous. On dit « j’aime mon enfant », « j’aime cette chanson », « j’aime la mer », « j’aime ce garçon », « j’aime mon pays », « j’aime les croissants ». Le même verbe sert à tout, comme si une seule clé devait ouvrir toutes les portes du cœur. Les Grecs anciens, plus prudents, avaient plusieurs mots. Nous n’en avons qu’un, et c’est peut-être pour cela que nous nous perdons si souvent dans ses nuances.

L’amour passion : le feu

C’est le premier visage qui vient à l’esprit, celui que chantent les romans et les chansons. Les Grecs l’appelaient éros : le désir, l’élan, le vertige. C’est l’amour qui coupe le souffle, qui fait oublier de manger, qui transforme un simple message en événement. Roméo et Juliette en sont l’image éternelle : deux jeunes gens prêts à tout risquer pour un regard, parce que rien d’autre ne compte plus.

Cet amour est intense, lumineux, mais fragile. Il brûle comme un feu de paille : il éclaire tout, et il peut tout consumer. Sa force est aussi sa limite, car on ne peut pas vivre indéfiniment dans l’embrasement. Il faut qu’il devienne autre chose, ou qu’il s’éteigne.

L’amour tendresse : la braise

Quand le feu retombe, il peut rester la braise : cette chaleur douce, discrète, qui dure. C’est l’amour d’un couple qui a traversé trente ans, qui n’a plus besoin de grands discours. Il se voit dans un thé préparé sans qu’on l’ait demandé, dans une main qui cherche l’autre en traversant la rue, dans l’habitude de laisser la lumière allumée jusqu’au retour de l’autre.

Les Grecs l’appelaient storgé, l’affection familière, celle qui naît de la présence et du temps. On l’oublie parce qu’elle fait peu de bruit. Pourtant, c’est elle qui tient les maisons debout.

L’amour maternel et paternel : le don

Il y a l’amour qui donne sans compter, avant même que l’autre puisse rendre quoi que ce soit. Un parent qui se lève dix fois dans la nuit pour un enfant malade n’attend aucune facture. Il donne parce que l’autre existe. Cet amour est un des rares qui ne demandent pas de réciprocité immédiate : il vise la croissance de l’autre, et il accepte même, au bout du compte, de le voir partir.

C’est aussi l’amour de celui qui prend soin d’un proche fragile, jour après jour, avec ses gestes patients, ses repas préparés, ses soins répétés. Il ne fait pas de bruit, mais il est peut-être l’une des formes les plus pures de l’amour : celle où l’on s’oublie un peu pour que l’autre soit bien.

L’amitié : le choix

Philia, disaient les Grecs : l’amour entre égaux, libre de tout désir et de toute obligation. Personne ne nous impose nos amis. On les choisit, et ils nous choisissent. Montaigne a laissé là-dessus une phrase célèbre à propos de son ami La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Aucune raison, aucun calcul, seulement une évidence.

L’amitié est un amour sans contrat. Elle survit aux silences, aux distances, aux années sans nouvelles, et il suffit parfois d’un seul appel pour qu’elle reprenne là où elle s’était arrêtée.

L’amour universel : l’ouverture

Il y a aussi l’amour qui ne s’adresse à personne en particulier, et à tous à la fois. Les Grecs l’appelaient agapè : une bienveillance qui dépasse le cercle des proches. C’est le geste de celui qui s’arrête pour aider un inconnu, de la femme qui tend un morceau de pain à un enfant perdu sur la route, du bénévole qui sert un repas chaud sans demander son nom à personne.

Cet amour-là n’attend rien et ne choisit pas. Il reconnaît simplement dans l’autre un être humain, et cela lui suffit. Il est sans doute le plus rare, et le plus nécessaire.

L’amour de soi : le socle

On le confond souvent avec l’égoïsme, alors qu’il en est presque le contraire. S’aimer soi-même, ce n’est pas se croire supérieur. C’est se traiter avec la même bienveillance que l’on offre aux autres : se reposer quand on est épuisé, se pardonner une erreur, s’accorder du temps. Celui qui s’épuise à donner sans jamais se reconstituer finit par n’avoir plus rien à offrir.

Rousseau distinguait d’ailleurs l’amour de soi, naturel et sain, de l’amour-propre, qui naît du regard des autres et nous pousse à nous comparer. Le premier nous soutient, le second nous ronge.

L’amour de l’art, de la nature, des idées : l’émerveillement

On peut aimer sans personne en face de soi. Aimer une musique au point de frissonner, une image 3D qui prend vie sous nos doigts, un poème qui dit enfin ce qu’on ne savait pas dire. Aimer le bruit de la mer, le silence de la nuit, la lumière d’un matin d’hiver. Cet amour-là est une manière d’être touché par le monde, d’accepter qu’il nous dépasse et nous enrichisse.

C’est l’amour du créateur pour son œuvre, du jardinier pour sa terre, du lecteur pour ses livres. Il nous ouvre à ce qui est plus grand que nous, et il nous donne une raison de nous lever le matin.

L’amour des pays et des racines : l’appartenance

Il y a enfin l’amour d’un lieu, d’une langue, d’une mémoire commune. On aime le village de son enfance, l’odeur d’une cuisine, l’accent de ceux qui nous ont élevés. Cet amour peut être doux, quand il nous relie à nos origines, ou dangereux, quand il se ferme aux autres. Mais dans sa forme la plus belle, il est une gratitude : celle de savoir d’où l’on vient.

Un seul mot, mille nuances

Alors, que veut dire « aimer » ? Peut-être simplement ceci : reconnaître que quelque chose, ou quelqu’un, a pour nous de la valeur, et agir en conséquence. Cela peut prendre la forme d’un feu, d’une braise, d’un don, d’un choix, d’une ouverture, d’un émerveillement. Aucun de ces visages n’est le seul vrai, et aucun ne se suffit à lui-même.

Les plus belles vies sont sans doute celles où ces amours se répondent : un peu de passion pour s’élancer, de la tendresse pour durer, de l’amitié pour s’appuyer, de la bienveillance pour s’ouvrir, de l’amour de soi pour tenir, et de l’émerveillement pour ne jamais cesser de regarder le monde.

Un mot si petit, pour une réalité si vaste : c’est peut-être cela, au fond, le secret de l’amour. Il ne se laisse jamais enfermer dans une seule définition.

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