Michel

# Le sel et la mer

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Le Sel

# Le sel et la mer

On dit que la vie n'a de sel que si l'on est heureux de la vivre. La formule est belle, et dangereuse : elle suppose que le goût de l'existence dépend d'une condition qui ne nous appartient pas tout à fait. Car le bonheur ne se commande pas. Il vient ou ne vient pas, comme la pluie, et nous voilà suspendus à un ciel dont nous ne tenons pas les nuages.

La vie, pourtant, n'a jamais promis d'être un long fleuve tranquille. Elle ressemble davantage à ces rivières de montagne qui se brisent sur les rochers, s'enfoncent sous terre, ressurgissent plus loin sans qu'on sache pourquoi. Nous naissons sans avoir rien demandé, et très tôt nous apprenons que le monde a des angles : un deuil, une maladie, une trahison, une longue fatigue sans nom. Alors on nous console avec des proverbes. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » « Les épreuves forgent le caractère. » On le dit comme on tend un mouchoir, avec bienveillance et une certaine paresse.

Il faut avoir l'honnêteté de regarder cette phrase en face. Les épreuves forment-elles le caractère ? Parfois. Mais elles forment aussi des cicatrices, des méfiances, des silences. Elles fabriquent des êtres solides, mais aussi des êtres fermés, qui ont appris à ne plus rien attendre pour ne plus rien perdre. Le caractère qu'on forge à coups de marteau est souvent une armure, et l'on ne danse pas dans une armure. Celui qui a tant résisté finit parfois par ne plus savoir s'abandonner, ni à l'amour, ni au rire, ni à la douceur d'un après-midi sans raison. L'épreuve forme le caractère, c'est vrai, et elle peut tuer la joie dans le même geste. Le métal est plus dur, mais il ne vibre plus.

Et puis il y a ceux pour qui l'épreuve n'est pas un épisode mais un climat. L'esclavage du corps d'abord : la douleur chronique, la maladie qui dicte ses horaires, le corps devenu un tyran minutieux qui décide de ce qu'on peut manger, aimer, entreprendre. L'esclavage de l'esprit ensuite, plus sournois encore parce qu'il est invisible : l'angoisse qui serre la gorge sans cause, la dépression qui retire aux choses leur couleur, les pensées qui tournent en rond comme des bêtes en cage. Dans ces états, on ne vit plus, on subit. On assiste à sa propre existence depuis une fenêtre sale. Et l'on est en droit de se demander, avec une lucidité qui n'a rien de capricieux, si c'est encore vivre que d'être le prisonnier de soi-même.

La question surgit alors, nue, presque indécente : pourquoi vivre ? Si la joie est le sel, et que le sel manque, pourquoi avaler le reste ? Si l'existence n'est qu'une suite de contraintes que l'on traîne, quel sens y a-t-il à prolonger la corvée ?

Cette question mérite mieux qu'une réponse consolante, et mieux qu'un silence gêné. Elle est la question fondatrice de toute philosophie. Camus y voyait le seul problème sérieux. Mais Camus, justement, ne concluait pas à la fuite. Il imaginait Sisyphe poussant son rocher, et nous demandait de le croire heureux, non par aveuglement, mais parce que la lutte elle-même, la conscience claire de l'absurde et le refus d'y céder, suffit à remplir un cœur d'homme. C'est une réponse héroïque, sans doute trop héroïque pour les jours de grande fatigue. Il est des soirs où l'on n'a pas l'étoffe d'un Sisyphe, seulement celle d'un être las.

Peut-être faut-il alors déplacer le problème. Nous avons posé que le sel était la joie, comme si la joie était un bloc compact qu'on possède ou qu'on perd. Or elle est rarement cela. Elle est faite de fragments : la chaleur d'une tasse entre les mains, une phrase entendue dans la rue, la lumière d'octobre sur un mur, la voix d'un être cher au téléphone. Ces joies minuscules ne guérissent rien, mais elles sont la preuve que l'instrument n'est pas définitivement brisé. Dans le pire des hivers de l'âme, il arrive qu'un instant, un seul, ait soudain du goût. Et c'est cet instant qui répond à la question, non par un argument, mais par un fait.

Il y a aussi ce que Viktor Frankl a découvert dans l'horreur des camps : l'homme peut supporter presque tout s'il perçoit un « pourquoi ». Le bonheur n'est pas ce pourquoi, il en est plutôt un effet secondaire, une grâce qui tombe parfois sur ceux qui ne la cherchaient pas. Le pourquoi, lui, peut être modeste : un enfant à voir grandir, une œuvre à finir, un ami qui compte sur nous, une curiosité qui survit à tout. Et même quand rien de cela ne tient, il reste cette chose étrange qu'on appelle l'avenir, cet espace où quelque chose que nous ne pouvons pas encore imaginer peut advenir. Les pires états ont ceci de cruel qu'ils nous persuadent qu'ils sont éternels. Or ils ne le sont presque jamais. Le corps change, l'esprit se soigne, les saisons tournent, et ceux qui ont traversé le plus profond du tunnel savent que la lumière du fond n'est pas un mensonge, même quand on ne la voit pas.

Quant au sel, rappelons-nous qu'il n'est pas seulement la saveur. Il est aussi dans les larmes, aussi dans la mer qui nous a vus naître. La vie salée n'est pas seulement la vie joyeuse, c'est la vie vive, celle qui pique, qui brûle, qui réveille. Il y a une façon de vivre la peine qui reste de la vie, tant qu'on la sent, tant qu'on la nomme, tant qu'on ne la subit pas dans un silence total. L'esclave d'un corps ou d'un esprit cesse d'être tout à fait esclave le jour où il parle, où il demande de l'aide, où il laisse quelqu'un entrer dans sa cellule. La servitude la plus complète est la solitude : c'est elle qui transforme la souffrance en sentence.

Alors pourquoi vivre ? Non pas parce que la vie est toujours bonne, ni parce que l'épreuve est toujours féconde. Cela, nous l'avons vu, est faux ou du moins incomplet. On vit parce que la vie, même blessée, reste capable de surprise ; parce que ce que nous sommes aujourd'hui n'est pas ce que nous serons ; parce que le sel, absent pendant des mois, peut revenir un matin sans prévenir, sur une tartine, dans un regard, au détour d'une chanson. On vit pour ne pas manquer ce matin-là.

La vie n'a peut-être de sel que si l'on est heureux de la vivre. Mais le bonheur, ce n'est pas un état permanent qu'on exige de l'existence. C'est une rencontre, rare, imprévisible, qui n'a lieu que si nous sommes encore là pour la recevoir.

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