Je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Je le sais quand je croise mon visage dans la vitre de la cuisine, le matin, entre deux soins : un homme maigre, aux yeux creusés, qui ressemble à celui que j'étais comme une photographie délavée ressemble à un été. Je ne m'en plains pas. Je le constate, comme on constate le temps qu'il fait.
Jeanne dort dans la chambre. Sa respiration est lente, irrégulière, avec ces longues pauses qui me font retenir le mien. Cinquante ans que nous sommes mariés. Cinquante ans de repas, de disputes, de silences qui disaient plus que des mots, de mains qui se cherchaient dans le noir. Et maintenant, la maladie à corps de Lewy, qui lui a pris peu à peu les mots, la marche, les visages, jusqu'à ce que je ne sois plus pour elle qu'une présence tiède, une voix qu'elle reconnaît sans pouvoir la nommer.
Elle ne sait plus mon prénom. Mais quand je lui prends la main, ses doigts se referment sur les miens. Ça, la maladie ne l'a pas encore pris.
La promesse
Un soir, il y a longtemps, quand elle pouvait encore parler et que la peur lui faisait ouvrir de grands yeux dans l'obscurité, elle m'a dit : « Ne me laisse pas partir à l'hôpital. Je veux rester chez nous. » Je lui ai répondu : « Tu partiras ici, dans notre maison, dans mes bras. » Je ne savais pas ce que cette phrase coûterait. Je l'ai dite quand même, parce que certaines promesses se font avec le cœur avant que la raison ait pu s'y opposer.
Je la tiendrai. Quoi qu'il en coûte. C'est tout ce qui me reste de solide, et c'est suffisant pour me lever chaque matin.
Les jours
Les journées ont une forme que je pourrais dessiner les yeux fermés. L'infirmière qui passe trois fois, dont la voix douce m'est devenue familière. Les gestes appris à force de les répéter : tourner Jeanne, humecter ses lèvres, changer les draps sans la réveiller, ajuster l'oreiller pour que sa respiration soit moins pénible. Il y a la toilette, les médicaments, les petits morceaux de nourriture qu'elle accepte parfois, un peu de compote, une cuillère d'eau sucrée.
Il y a aussi tout ce qui ne se voit pas : l'attention constante, l'oreille tendue au moindre bruit, la fatigue qui s'installe dans les os. On ne dort plus vraiment. On somnole, par fragments, en gardant toujours une part de soi de veille. On devient une sentinelle, et c'est ainsi qu'on s'efface : à force de veiller sur quelqu'un, on cesse d'exister pour soi.
Personne ne vient, ou presque. Les gens ont peur de la maladie, de la mort, de cette maison où le temps s'est arrêté. Je ne leur en veux pas. J'aurais sans doute fait comme eux, avant. On croit qu'on saura être là. Et puis on découvre qu'on ne le sait pas.
La nuit
C'est la nuit que je redeviens moi. Quand la maison est silencieuse, que Jeanne dort et que l'infirmière est repartie, je me fais un thé, du thé de Noël, ces jours-ci, avec son parfum d'orange et de cannelle. Je m'assois près du lit, je regarde son visage éclairé par la veilleuse. Elle est toujours belle. La maladie lui a retiré beaucoup de choses, mais pas cette douceur de traits que j'ai aimée à vingt ans.
Je lui parle tout bas. Je lui raconte notre rencontre, le bal du village où elle portait une robe verte, notre premier appartement trop petit, les enfants qui riaient, les étés au bord de la mer. Je ne sais pas si elle m'entend. Je le fais quand même, pour que les mots restent, pour que notre histoire continue d'exister tant que l'un de nous deux peut encore la dire.
Parfois, elle ouvre les yeux. Elle me regarde longuement, sans me reconnaître, sans me craindre non plus. Et dans ce regard, il y a quelque chose qui ressemble à de la confiance. C'est assez. C'est même immense.
Ce que l'on devient
On croit qu'aimer, c'est donner. Je découvre qu'aimer, c'est aussi disparaître un peu, laisser sa propre vie en pause, accepter que l'autre devienne le centre de tout. Je n'ai plus de projets, plus de loisirs, plus de rendez-vous. J'ai une femme à accompagner jusqu'au bout, et ce bout est une rive que je vois approcher chaque jour un peu plus près.
Mais je ne suis pas complètement vide. Il reste en moi quelque chose de têtu, d'ancien, qui me dit que cela a un sens. Qu'accompagner quelqu'un jusqu'à son dernier souffle est peut-être la plus haute forme de l'amour : celle qui ne demande rien, qui n'attend rien, qui se contente d'être là. Je tiens, parce qu'elle a besoin que je tienne. Et je commence à comprendre que pour tenir jusqu'au bout, je devrai accepter qu'on me tende la main, moi aussi.
Dans mes bras
Il viendra un moment, bientôt, où sa respiration s'espacera plus encore. Je le sais, on me l'a dit avec douceur. Ce jour-là, je serai là. Je m'assiérai sur le lit, je la prendrai contre moi, comme je l'ai tenue cinquante ans, et je lui dirai les mots que je lui dis chaque soir : « Je suis là, Jeanne. Tu peux partir. Tu n'es pas seule. »
Elle s'éteindra dans mes bras, dans notre chambre, dans notre maison. J'aurai tenu ma promesse. Et même si, ce jour-là, tout en moi s'effondre, même si je m'agenouille, même si je n'ai plus de forces, j'aurai été à la hauteur de l'amour qu'elle m'a donné.
Après, il y aura le silence. Un silence immense, que je redoute et que je devine. Il faudra apprendre, peu à peu, à habiter ce silence, à y faire entrer un thé, une phrase, une lumière. Elle aurait voulu que je vive. Je le sais, même si je n'ose pas encore me le dire.
Mais pour l'instant, il y a la nuit, la veilleuse, la respiration lente de Jeanne, et ma main dans la sienne. Il y a cinquante ans d'amour qui tiennent dans une chambre. Et il y a une promesse, que je tiendrai jusqu'au bout.