L'ASSASSINAT EN SILENCE
Regardez-nous. Regardez ce que nous sommes devenus. Des silhouettes courbées, les yeux rivés sur des rectangles de verre poli, le visage balayé par la lumière froide d'une diode bleuâtre. Nous avons capitulé. Nous, les adultes, avons méthodiquement abdiqué tout ce qui faisait de nous des êtres vivants. Nous avons troqué l'émerveillement contre le confort de l'engourdissement, la spontanéité contre l'algorithme, la joie brute contre la validation numérique. Nous sommes devenus les figurants étagères de nos propres exécutions intérieures, vides de toute présence, incapables de soutenir le regard du monde sans éprouver le besoin frénétique d'y interposer un filtre.
Notre innocence s'est éteinte à petit feu, consumée par le cynisme, la fatigue et la recherche permanente d'une rentabilité émotionnelle. L'imaginaire — ce territoire vaste, sauvage, indomptable qui permettait autrefois d'inventer des mondes dans un tas de sable ou de lire des histoires dans les plis d'un nuage — s'est asséché. Nous avons troqué la création contre la consommation passive. Nous ne rêvons plus : nous faisons défiler. Nous n'écoutons plus le silence : nous comblons le vide.
Mais ce dessèchement progressif, cette lente déchéance que nous nous sommes infligés à nous-mêmes, ne suffisait pas. Il a fallu que nous commettions l'irréparable. Le pire, le crime impardonnable, c'est ce que nous faisons subir à ceux qui viennent après nous.
Nous sommes en train d'assassiner l'enfance avant même qu'elle ne commence.
Regardez ces berceaux surmontés de téléphones. Regardez ces poussettes équipées de supports pour tablettes. Regardez ces restaurants où des gamins de trois ans, le regard fixe, la bouche entrouverte, absorbent un flux ininterrompu d'images hyper-stimulantes pour qu'ils « restent tranquilles ». Nous avons remplacé le regard maternel, la voix paternelle, le vent dans les arbres et la poussière du sol par un rectangle bleu glacé. Pour avoir la paix, pour quelques minutes de répit coupable, nous faisons miroiter un poison virtuel aux yeux de ceux dont le cerveau demande à découvrir la réalité de la matière, le poids d'un caillou, la texture d'une feuille, la frustration féconde de l'ennui.
En injectant le numérique au berceau, nous coupons les racines de leur imaginaire. Comment un enfant peut-il apprendre à fabriquer ses propres images mentales quand on lui catapulte des milliers d'images toutes faites à la seconde ? Comment peut-il apprivoiser ses émotions quand le moindre chagrin, la moindre impatience est immédiatement étouffée sous une dose de dopamine bon marché administrée par un écran ? Nous créons une génération de captives et de captifs du flux, amputés de leur capacité de concentration, privés de la joie simple du jeu désintéressé, incapables de supporter le temps long du monde réel.
Nous tuons la joie de vivre avant même qu'elle n'ait eu le temps de germer. La joie n'est pas un contenu à consommer ; elle est une disponibilité au monde, une présence, une étincelle spontanée qui naît du contact avec le vivant, avec l'autre, avec le concret. En enfermant la jeunesse dans la cage dorée des interfaces tactiles, nous dressons des êtres dociles, anxieux, dépendants, dont l'attention est vendue au plus offrant avant même qu'ils ne sachent lire.
C'est une guerre invisible et silencieuse que nous menons contre la poésie de l'existence. Une capitulation collective maquillée en progrès technologique. Nous offrons nos enfants en sacrifice sur l'autel de la rentabilité attentionnelle, en sachant pertinemment ce que nous détruisons. Et lorsque le bleu de l'écran s'éteint, il ne reste dans leurs yeux que le reflet d'un vide absolu, l'empreinte d'un vol prémédité : celui de leur propre vie.
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