J'entends les tambours du Bronx. Ce n'est pas une simple résonance, c'est le martèlement lugubre et métallique d'une marche funèbre industrielle, le fracas implacable d'une civilisation qui s'effondre sous le poids titanesque de sa propre arrogance. C'est le bruit assourdissant des usines qui recrachent un venin noir dans nos poumons, des machines aveugles qui broient le vivant sous leurs chenilles d'acier, du fer qui s'entrechoque contre le fer, de l'or qui se baigne dans le sang. Ce rythme obsessionnel, bestial, résonne dans les artères infectées d'une société moribonde, battant la mesure de notre échec collectif et définitif. Je me tiens debout à la lisière de l'abîme, et dans ce fracas apocalyptique, absolu, j'entends la misère du monde. Elle n'est plus silencieuse. Elle hurle. Elle hurle depuis les bas-fonds que nous avons creusés, depuis les trottoirs souillés des mégalopoles devenues des prisons à ciel ouvert, depuis ces terres arides, craquelées, que nous avons délibérément asséchées par une avidité sans borne. C'est une clameur sourde, continue, faite de millions de ventres vides, de regards vitreux, et de mains décharnées tendues que nous avons si cyniquement choisi d'ignorer pour préserver un confort illusoire et obscène. Nous avons bâti nos palais de verre sur des montagnes de cadavres.
Au cœur de cette symphonie macabre, infiniment plus déchirante que le vacarme du fer et du feu, j'entends la souffrance de millions d'enfants. Ils n'ont absolument rien demandé, ils sont les héritiers sacrifiés d'un charnier planétaire. Leurs rires purs ont été étouffés par la cendre âcre de nos innombrables incendies, leurs poumons encrassés par le poison d'un prétendu progrès qui n'était qu'une course effrénée vers le néant. Nous leur avons volé l'aube, nous leur avons confisqué l'avenir pour le troquer contre des profits immédiats. Nous leur avons légué des ciels de plomb, des océans d'acide et des rivières de boue toxique. Chaque cri, chaque larme d'un enfant aujourd'hui est un clou supplémentaire, rouillé et infecté, planté dans le cercueil de notre prétendue humanité. C'est une sentence irrévocable qui nous condamne tous à la honte éternelle, au mépris des fantômes de demain.
Sous mes pieds, le sol même frémit et agonise. J'entends le SOS de notre planète terre. Ce n'est plus un murmure lointain, ni un avertissement feutré ; c'est une convulsion cosmique, un spasme mortel. Les océans vomissent des continents de plastique, les forêts millénaires, poumons verts de notre genèse, se consument dans des brasiers titanesques et indomptables. Les glaces ancestrales s'effondrent dans un fracas qui fait écho à notre propre chute morale. La Terre suffoque, étouffée sous une carapace d'asphalte et de béton, vampirisée par des parasites conscients de leur propre toxicité. Nous, les humains. Nous avons éventré sans pitié la mère qui nous nourrissait, fracturé ses os de pierre, aspiré son sang noir pour alimenter des moteurs qui ne roulaient vers nulle part ailleurs que vers le mur de notre propre extinction.
Et je reste là, spectateur impuissant et pétrifié, jetant ce monde qui se délite comme neige au soleil. Tout fond sous mes yeux. Tout s'évapore dans des volutes de fumée âcre : nos misérables certitudes, nos empires de papier, nos droits de l'homme bafoués, notre dignité depuis longtemps liquidée. Ce que nous pensions grand, fort et éternel n'était qu'une fragile illusion de givre, balayée en un instant par la chaleur étouffante de notre folie destructrice. La vitesse de la chute est vertigineuse, terrifiante. Les institutions s'effondrent comme des châteaux de cartes, les solidarités éclatent en morceaux, laissant place à la sauvagerie crue d'une survie animale, désespérée et pitoyable. L'art, la poésie, la compassion ont été sacrifiés sur l'autel glacé de la rentabilité, et aujourd'hui, cette même rentabilité ne produit plus qu'une monnaie de cendres et de mort.
Je me retourne alors vers mes souvenirs, fouillant ma mémoire pour y chercher désespérément un refuge, un éclat de lumière immaculée. Mais que reste-t-il du monde de mon enfance, des ruines et mes pleurs comme souvenirs. Les champs verdoyants où nous courions innocemment ne sont plus que des terres stériles, vitrifiées, balayées par des vents porteurs de maladies. Les saisons ont perdu leur sens, la douceur des printemps a définitivement disparu. Il ne reste autour de moi qu'un vaste paysage de désolation, des villes éventrées, des carcasses d'acier rouillé dressées comme des stèles funéraires, des monuments érigés à la gloire de notre propre vanité et aujourd'hui écrasés par le chaos absolu. Je pleure à chaudes larmes, non pas seulement sur ce paradis qui est perdu à jamais, mais sur la trahison absolue, ignoble, de ce que nous aurions dû être. Nous avions reçu le rôle sacré de gardiens du vivant ; nous avons délibérément choisi de devenir ses bourreaux sanguinaires.
Alors, face à ce tribunal implacable de l'Histoire où il n'y a plus aucun juge pour nous écouter, la question résonne dans le vide, cruelle, écrasante et sans appel : Pourquoi n'avons-nous pas écouté notre passé pour en arriver à cela, la fin de l'humanité ? Les avertissements hurlaient pourtant à nos oreilles. Ils étaient écrits avec le sang versé de nos guerres, gravés dans les ruines des effondrements des civilisations antiques, criés par les poètes écorchés vifs, démontrés implacablement par les savants que nous avons muselés. Nous savions. Nous savions pertinemment que la croissance infinie dans un monde fini était un suicide mathématique et biologique. Mais l'orgueil incommensurable, l'aveuglement volontaire, le cynisme et la cupidité maladive ont dicté chacune de nos lois. Nous avons préféré nous gaver jusqu'à l'étouffement plutôt que de partager. Nous avons dansé frénétiquement sur le cratère d'un volcan en éruption, célébrant notre propre enterrement au son assourdissant de ces mêmes percussions infernales.
Ce texte n'est pas un ultime appel à l'aide, ni une prière ; il est atrocement et irrémédiablement trop tard pour cela. C'est le verdict final. C'est l'acte d'accusation sans appel d'une espèce qui s'est crue supérieure mais qui périt aujourd'hui par sa propre stupidité suicidaire. L'humanité n'a pas été assassinée par un châtiment divin ou une menace cosmique ; elle a méticuleusement organisé son propre massacre. Les tambours frappent une dernière fois, lourdement, pour marquer l'exécution de la sentence. Puis viendra enfin le silence. Un silence définitif, lourd, absolu, recouvrant d'un linceul de poussière les ruines fumantes de ce chef-d'œuvre gâché. Et il n'y aura plus personne, absolument plus personne, pour entendre le vent pleurer sur le tombeau de notre vanité.
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