J’accuse – L’isolement organisé
J’accuse la famille et les amis d’avoir inventé l’art de la disparition progressive.Au début, ils sont là, très là, trop là même : « tu peux compter sur nous ». Puis ils s’évaporent avec une élégance discrète, comme une buée sur une vitre.Ils ne fuient pas la maladie : ils fuient ce qu’elle leur renvoie d'eux mêmes
J’accuse ceux qui disent « je ne veux pas déranger » alors qu’ils ne veulent surtout pas être dérangés. Ceux qui envoient un petit cœur sur Messenger comme on jette une pièce dans une fontaine, persuadés d’avoir fait leur part.Ceux qui promettent de passer « un de ces jours », un jour qui n’arrive jamais, même dans le calendrier des saints oubliés.
J’accuse les proches qui deviennent lointains, les amis qui deviennent des noms, les noms qui deviennent des souvenirs. La maladie n’est pas contagieuse, mais la fuite, oui Et l’aidant, lui, reste là, debout, à tenir la maison, la nuit, les crises, les démarches, pendant que les autres tiennent… leurs distances.
J’accuse cette désertion polie, cette absence bien élevée, cette lâcheté enveloppée dans du coton. Parce qu’elle fait plus mal qu’un conflit. Parce qu’elle laisse l’aidant seul avec tout, sauf avec ceux qui avaient juré d’être là.Et le plus ironique, c’est qu’ils reviendront peut-être un jour, la bouche pleine de « si j’avais su ». Mais ils savaient. Ils n’ont juste pas voulu savoir.
J’accuse les administrations d’avoir inventé un sport extrême : la démarche impossible.
On te demande un papier que personne ne sait produire, un justificatif qui n’existe pas, un rendez-vous dans trois mois pour une urgence d’hier.
Tu appelles un numéro qui te renvoie vers un autre numéro, qui te renvoie vers un site, qui te renvoie vers un formulaire, qui te renvoie vers… rien.
Et quand tu expliques que tu es aidant, on te répond « je comprends » avec la chaleur d’un répondeur automatique.
J’accuse le système entier d’avoir transformé l’aidant en fantôme administratif.
Présent partout, reconnu nulle part.
On te félicite parfois, comme on félicite un chien qui rapporte un bâton : « bravo, vous êtes courageux ».
Mais quand il faut aider vraiment, il n’y a plus personne.
Juste toi, la maladie, et un dossier de 42 pages à remplir avant mardi.
J’accuse cette société de préférer les discours aux actes.
On parle de solidarité, mais on laisse les aidants s’effondrer en silence.
On parle de dignité, mais on laisse les familles se débrouiller seules.
On parle d’humanité, mais on laisse les démarches administratives broyer ceux qui n’ont déjà plus de forces.
L’isolement des aidants n’est pas un accident.
C’est une organisation.
Une mécanique bien huilée où chacun se retire un peu, où les institutions compliquent un peu, où le quotidien pèse beaucoup.
Et au bout du compte, il ne reste qu’une personne debout : l’aidant.
Debout parce qu’il n’a pas le choix.
Debout parce que personne d’autre ne le fera.
Et le plus ironique, c’est qu’on s’étonne encore que les aidants s’écroulent.
Comme si on pouvait porter une vie entière avec deux mains, un sourire forcé et un formulaire Cerfa.
Alors oui, j’accuse.
Parce qu’à force d’être laissé seul, on finit par devenir expert en tout : en soins, en démarches, en survie…
Et parfois même en humour noir.
C’est ça, ou devenir fou.
Et je te rassure : la folie, elle aussi, demande un dossier en trois exemplaires.
Blog michel.e-monsite.com
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