Michel

À 72 ans, on a au moins ce privilège

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Pour ma Jeanne

À 72 ans, on a au moins ce privilège : celui d’avoir dépassé la péremption sociale et d’être enfin débarrassé du besoin de plaire. Quand on s’approche de la ligne d’arrivée, on peut se passer de filtre. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Sept décennies et deux bougies de trop pour ce qu’il reste à admirer. Soixante-douze ans à observer la comédie humaine, et si la vieillesse apporte la sagesse, elle apporte surtout une lucidité grinçante.

Regardez-vous. Regardons-nous. Bienvenue dans notre époque : un vaste bloc opératoire où toute la population a été soigneusement anesthésiée avant même d'avoir pu poser une question. Nous sommes devenus des spectateurs somnambules, des figurants assoupis dans le grand théâtre de notre propre effacement. Plus personne ne râle avec ferveur, plus personne ne s'indigne pour de vrai. Un petit frisson d'agacement sur un réseau social, deux clics, une émoticône en colère, et puis l'on retourne tranquillement à son engourdissement. Le scalpel du chirurgien n'est même plus là pour soigner ; il sert simplement à disséquer ce qu'il reste d'étincelle humaine sous cette couche d'apathie collective.

Le culte a changé de temple. Les autels sont désormais de petits rectangles de verre noir, lumineux, qu’on caresse du pouce douze heures par jour avec la dévotion d’un moine médiéval. Le Dieu Écran règne en maître absolu. Il nous dicte quoi penser, quoi désirer, pour qui voter et surtout, quoi acheter. Nous sommes devenus les esclaves consentants et ravis de cette lucarne magique. La silhouette humaine moderne ne se tient plus droite : elle est courbée, la nuque brisée par la gravité de la notification, les yeux vitreux, absorbée par une infinité de vidéos de quinze secondes conçues sur mesure pour éviter à notre cerveau le vertige d'une pensée autonome.

Et quelle est la récompense pour ce servage volontaire ? Le droit sacré de consommer à crédit. C’est la grande invention du siècle : la servitude sous contrat de financement. On achète sur trente-six mois des objets obsolètes en six, fabriqués à l'autre bout du monde par des gens encore plus misérables que nous, pour impressionner des voisins qu'on déteste. On finance ses vacances, ses vêtements, ses téléphones, et bientôt, sans doute, sa propre dignité sur vingt ans avec option d'achat. Le bonheur sur catalogue, remboursable en mensualités ajustables. On ne vit plus : on gère un reste à vivre en attendant la prochaine promotion.

Les gens sont devenus les ombres d'eux-mêmes. Des répliques fades, interchangeables, calibrées pour ne blesser personne et surtout pour ne rien déranger. Tout doit glisser, tout doit passer. La tiédeur est devenue la vertu suprême. Il ne faut plus heurter les sensibilités, il ne faut plus froisser les certitudes, il ne faut plus faire de vagues. Tout passe, tout s'efface, tout se lisse dans une sorte de purée tiède d'indifférence générale.

Alors, pour mes 72 ans, je m'offre le seul luxe qui ne s'achète pas à crédit : le droit de piquer. Non pas par méchanceté gratuite — ce serait perdre son temps —, mais comme le coup de défibrillateur qu'on applique sur un pneu crevé en espérant qu'il y ait encore un cœur qui bat dessous. Une pointe d'ironie acérée, un trait de satire bien placé pour percer le ballon de cette autosatisfaction générale. C'est peut-être cruel, mais le coma est tellement profond qu'une simple caresse ne suffit plus.

S’il reste parmi vous quelques rescapés, quelques esprits qui n'ont pas totalement fondu sous la lumière bleue, considérez ces piqueqûres comme un service rendu. Une tentative désespérée de réveiller ceux qui peuvent encore l'être avant que l'encéphalogramme ne devienne définitivement plat. Quant aux autres, vous pouvez reprendre votre défilement. Tout va bien. Dormez en paix, le solde de votre compte est encore dans le vert.

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