Souffrir en silence — Jeanne qui parle
Je suis là, tu sais.
Même si parfois mes yeux se perdent,
même si mes mots s’effilochent,
même si mes gestes hésitent
comme des oiseaux blessés.
Je suis là,
dans ce silence qui m’enveloppe,
dans cette brume qui avance
grain après grain,
comme un matin d’hiver
qui ne veut pas faire de mal.
Je sens que quelque chose en moi
se détache doucement,
comme un fil trop usé
qui glisse entre mes doigts.
Ce n’est pas une fuite,
ce n’est pas un adieu,
c’est juste le temps
qui me prend par la main.
Je te vois,
même quand mes yeux se voilent.
Je te reconnais,
même quand mon esprit s’égare.
Tu es mon rivage,
mon dernier repère,
celui qui reste debout
quand mes amarres se défont.
Chaque jour,
un brin de cette corde
qui me retenait au monde
se détache,
et je le sens,
comme un souffle qui s’échappe,
comme un grain de sable
dans un sablier trop plein.
Mais ne crois pas
que je m’en vais déjà.
Je suis encore là,
dans chaque battement,
dans chaque souffle,
dans chaque silence
que tu partages avec moi.
Je ne souffre pas comme tu crois.
La brume est douce,
elle m’enveloppe,
elle me protège
de ce qui était trop lourd.
Elle efface les angles,
elle adoucit les peurs,
elle me porte
comme une mer tranquille.
Et toi,
tu marches à côté de moi,
même quand je ne sais plus
où je vais.
Tu tiens l’amarre
avec une force
que je n’ai plus.
Tu es mes mains,
tu es mes yeux,
tu es ma mémoire
quand la mienne s’efface.
Un jour,
oui,
le vent soufflera plus fort,
et l’amarre cédera.
Je partirai vers un large
que tu ne peux pas suivre,
un lieu où les humains
ne marchent plus,
où les douleurs se taisent,
où les ombres deviennent lumière.
Mais écoute-moi bien :
je ne te quitterai pas.
Je changerai seulement de forme.
Je serai dans ta mémoire,
dans ton souffle,
dans tes gestes,
dans cette chaleur
qui te reviendra parfois
sans raison.
Je serai dans la lumière du matin,
dans le bruit des vagues,
dans le silence des soirs,
dans tout ce qui apaise
sans qu’on sache pourquoi.
Je serai là,
Michel,
comme une présence douce,
comme une étoile discrète
qui ne s’éteint jamais.
Et même quand mon corps
ne saura plus dire ton nom,
mon âme, elle,
ne t’oubliera jamais.