Un biomarqueur prodromal robuste
La maladie à corps de Lewy (MCL) appartient au groupe des synucléinopathies, caractérisées par l’accumulation anormale d’α‑synucléine dans le cerveau. Parmi les signes précoces étudiés, la dysfonction olfactive — hyposmie ou anosmie — occupe aujourd’hui une place centrale.
Elle est considérée comme un biomarqueur prodromal robuste, c’est‑à‑dire un indicateur fiable qui apparaît avant les symptômes typiques de la maladie.
1. Pourquoi l’odorat est touché si tôt
Les premières régions atteintes dans les synucléinopathies sont souvent :
- le bulbe olfactif,
- le cortex piriforme,
- certaines zones limbiques (amygdale, hippocampe).
Ces structures sont directement impliquées dans la perception des odeurs.
Les dépôts d’α‑synucléine y apparaissent avant l’atteinte des régions responsables des fonctions cognitives ou motrices.
Cette chronologie explique pourquoi la perte d’odorat peut précéder de plusieurs années les autres symptômes.
2. Données neuropathologiques
Les études post‑mortem montrent une association directe entre :
- hyposmie ante mortem,
- présence de corps de Lewy dans les structures olfactives et limbiques.
Cette corrélation anatomo‑clinique soutient l’hypothèse d’une progression ascendante de la pathologie synucléinique :
atteinte périphérique → bulbe olfactif → structures limbiques → cortex.
3. Données cliniques et épidémiologiques
3.1 Prévalence élevée
Dans les synucléinopathies (Parkinson, MCL), la dysfonction olfactive est présente chez 80 à 90 % des patients.
Dans la MCL, elle est souvent l’un des tout premiers signes, parfois des années avant les hallucinations visuelles ou les fluctuations cognitives.
3.2 Chronologie prodromale
Les cohortes longitudinales montrent que l’hyposmie peut précéder :
- les troubles cognitifs,
- les troubles du sommeil paradoxal,
- les symptômes moteurs,
- les hallucinations visuelles.
Elle fait donc partie des marqueurs prodromaux les plus robustes.
3.3 Tests olfactifs
Les outils standardisés incluent :
- UPSIT (University of Pennsylvania Smell Identification Test),
- Sniffin’ Sticks (seuil, discrimination, identification).
Ils permettent une quantification précise et reproductible du déficit olfactif.
4. Pourquoi c’est un biomarqueur prodromal robuste
Un biomarqueur prodromal est un signe qui apparaît avant la maladie clinique.
Il est dit robuste lorsqu’il remplit plusieurs critères.
La dysfonction olfactive les remplit tous :
✔ Apparition très précoce
Elle peut précéder les symptômes cognitifs ou moteurs de plusieurs années.
✔ Forte prévalence
Elle touche la grande majorité des patients atteints de MCL.
✔ Mesurabilité fiable
Les tests olfactifs sont simples, standardisés et reproductibles.
✔ Corrélation neuropathologique directe
Les dépôts d’α‑synucléine dans le bulbe olfactif sont retrouvés très tôt.
✔ Différenciation diagnostique
La perte d’odorat est plus marquée dans les synucléinopathies que dans Alzheimer.
✔ Convergence internationale
Les données américaines, européennes et françaises vont toutes dans le même sens.
Ainsi, la dysfonction olfactive n’est pas un simple symptôme secondaire :
c’est un indicateur précoce, fréquent, mesurable et physiopathologiquement cohérent.
5. Différencier MCL et Alzheimer grâce à l’odorat
La maladie d’Alzheimer peut entraîner une diminution de l’odorat, mais :
- elle est généralement moins sévère,
- elle apparaît plus tard,
- elle est moins constante.
Dans les synucléinopathies, au contraire, l’hyposmie est souvent :
- précoce,
- marquée,
- quasi constante.
Ce contraste aide les cliniciens à orienter le diagnostic.
6. Recherches actuelles
? Biopsies nasales
Recherche d’α‑synucléine pathologique dans la muqueuse olfactive.
? Imagerie
Étude du volume du bulbe olfactif et de l’activation corticale olfactive.
?? Initiatives françaises
La Fondation Recherche Alzheimer soutient des projets visant à intégrer les tests olfactifs dans les parcours diagnostiques de la MCL.
Ces approches pourraient permettre un diagnostic plus précoce et plus fiable.
7. Limites et précautions
La dysfonction olfactive n’est pas spécifique :
elle peut être liée à l’âge, au tabac, à des infections ORL ou à d’autres maladies neurologiques.
Elle ne permet donc pas un diagnostic isolé.
Sa valeur est maximale lorsqu’elle est intégrée dans un ensemble d’indices :
- troubles du sommeil paradoxal,
- fluctuations cognitives,
- anomalies dopaminergiques en imagerie,
- profil clinique global.
8. Conclusion
La dysfonction olfactive est un biomarqueur prodromal robuste de la maladie à corps de Lewy :
précoce, fréquent, mesurable, corrélé à la physiopathologie et utile pour différencier les synucléinopathies d’autres maladies neurodégénératives.
Elle constitue aujourd’hui l’un des meilleurs indicateurs précoces disponibles, et les recherches en cours visent à en faire un outil diagnostique encore plus précis.