Poème — L’Ombre et l’Empire de Lumière
Dans la nuit sans bord,
là où les étoiles respirent lentement
comme des bêtes anciennes,
une ombre se détache du sol et s’élève,
libre de toute forme,
libre de toute loi.
Elle flotte entre les constellations,
glisse sur les courants invisibles,
traverse les poussières d’or
que les comètes laissent derrière elles.
La nuit la connaît par son nom secret,
celui qu’aucune langue du jour
ne peut prononcer sans le briser.
Ici, elle n’a pas de poids.
Elle n’a pas de rôle.
Elle n’a pas de visage.
Elle est un souffle,
un fil de lumière noire,
un éclat qui danse dans l’infini.
Mais au loin,
derrière l’horizon encore endormi,
un frémissement pâle annonce le retour
de l’Empire de Lumière.
Alors l’ombre se contracte,
comme un animal qui sent revenir la cage.
Elle sait ce qui l’attend :
le monde trop clair,
trop droit,
trop tranchant.
Quand le premier rayon surgit,
il la découpe,
la fixe,
la cloue au sol.
Il lui impose un contour,
une utilité,
une direction.
Le jour ne la voit pas.
Il ne voit qu’une silhouette parmi d’autres,
un mouvement qui doit rester dans la ligne,
une présence qui doit se tenir droite.
Dans ce royaume éclatant,
tout est visible,
tout est mesuré,
tout est compté.
Rien ne flotte.
Rien ne déborde.
Rien ne respire trop fort.
L’ombre avance alors
comme on avance dans un couloir de verre,
où chaque pas résonne trop fort,
où chaque geste doit être justifié,
où chaque souffle doit rester discret.
Mais la nuit,
ah, la nuit…
la nuit la délivre.
Quand l’Empire de Lumière s’efface,
quand les murs du jour se dissolvent,
quand les regards s’éteignent,
elle se défait de sa forme,
de son rôle,
de son poids.
Elle redevient ce qu’elle est vraiment :
un fragment d’infini,
un éclat sans maître,
une trajectoire libre dans un ciel sans murs.
Chaque nuit,
elle renaît.
Chaque jour,
elle se replie.
Et dans ce duel sans fin,
dans cette oscillation entre deux règnes,
elle apprend à survivre
sans jamais renoncer
à ce qu’elle est dans l’obscurité.
Car la nuit lui offre l’espace,
et le jour lui impose la forme.
Et entre les deux,
elle lutte,
elle persiste,
elle continue d’avancer,
ombre indocile,
âme stellaire,
liberté clandestine
qui refuse de plier.
Un jour peut-être,
les deux empires se briseront.
Un jour peut-être,
il n’y aura plus de lumière qui enferme,
ni de nuit qui délivre.
Un jour peut-être,
elle n’aura plus à choisir.
Mais pour l’instant,
elle marche entre deux mondes,
et chaque pas est un acte de résistance
contre ce qui voudrait la réduire
à une seule version d’elle-même.
« Et quand tout sembla s’éteindre, on crut voir l’ombre s’éloigner encore, puis se dissoudre lentement dans un souffle que seuls les ténèbres suivirent. »