ÉPILOGUE
Il reste, après ce texte, une vérité que l’on ne peut plus contourner.
Une vérité simple, nue, presque brutale :
la vie ne nous attend pas.
Elle avance, qu’on la vive ou qu’on la retienne,
qu’on la célèbre ou qu’on la redoute,
qu’on la remplisse ou qu’on la laisse filer.
Ce texte n’est pas un cri de désespoir.
C’est un acte de lucidité.
Un acte que peu osent accomplir,
parce qu’il oblige à regarder en face ce que l’on préfère oublier :
que le temps n’est pas un coffre-fort,
que la prudence n’est pas une garantie,
que l’avenir n’est pas un refuge.
Il dit ce que tant de vies murmurent trop tard :
que l’on peut passer une existence entière à préparer le bonheur
sans jamais le vivre.
Que l’on peut s’épuiser pour demain
et découvrir que demain n’a plus la force de nous accueillir.
Que l’on peut croire protéger l’autre
et finir par le priver de ce qui aurait pu le rendre vivant.
Il dit aussi que l’amour n’est pas un capital que l’on accumule,
mais une présence que l’on offre.
Que les gestes comptent plus que les projets,
que les instants valent plus que les années,
que la tendresse n’a pas besoin d’attendre un contexte idéal
pour exister.
Et pourtant, malgré tout,
malgré les regrets,
malgré les manques,
malgré les années qui se sont refermées comme des portes,
il reste quelque chose.
Quelque chose de fragile,
de ténu, de presque imperceptible,
mais de profondément humain.
Il reste la possibilité de dire :
« Maintenant. »
Même si le corps est fatigué.
Même si les murs se resserrent.
Même si l’avenir s’est rétréci.
Même si la vie n’a plus la même amplitude.
Il reste la possibilité d’être là.
D’être présent.
D’être vrai.
D’être entier.
D’être vivant, même dans un espace réduit,
même dans un temps compté,
même dans une existence qui n’a plus la forme que l’on espérait.
Car la vie ne se mesure pas en années,
ni en voyages,
ni en projets accomplis.
Elle se mesure en intensité.
En regards échangés.
En mains serrées.
En silences habités.
En gestes minuscules qui disent plus que les mots.
Cet épilogue n’est pas une consolation.
Il n’est pas un baume.
Il n’est pas une promesse.
Il est un rappel :
tant que quelqu’un aime,
tant que quelqu’un veille,
tant que quelqu’un reste,
rien n’est totalement perdu.
Il y a, dans cette présence,
une forme de victoire.
Une victoire discrète,
presque invisible,
mais réelle.
Une victoire contre l’oubli,
contre l’effacement,
contre la disparition intérieure.
Et peut-être est-ce cela, au fond,
le dernier enseignement de ce texte :
que même lorsque tout semble s’être refermé,
il reste encore un espace où vivre.
Un espace minuscule,
mais suffisant.
Un espace où l’on peut encore aimer,
encore donner,
encore exister.
Un espace où l’on peut, malgré tout,
déposer une dernière lumière.