“Pourquoy je fis ce que fis” — Texte en vieux françois
Or oyez, vous qui demandez pourquoy j’ay faict telle chose,
Car nulle œuvre ne naist sans cause ne sans pensée secrète.
Sçachez que mon cœur, plus fort que ma raison close,
Me mena là où nul homme ne va sans crainte discrète.
Pourquoy, me dictes-vous, entrepris-je ceste voie dure
Où maint preux eût failli, où maint sage eût douté ?
Je vous respondz ainsi : ce n’est point par bravoure pure,
Mais par nécessité d’âme, que nul ne peut dompter.
Car l’homme n’est pas maître de tout ce qui l’embrase,
Et souvent le destin, plus fort que nostre vouloir,
Nous pousse en des chemins où la peur mesme s’écrase,
Et où l’on marche seul, sans repos ne espoir.
Pourquoy, encore ?
Parce que le cœur, quant il est vray, ne ment mie.
Il bat selon sa loy, non selon les commandemens du monde.
Et qui refuse sa voix, perd sa propre vie,
Comme navire sans vent, comme cloche sans onde.
Ainsi donc, si j’ay faict ce que vous me reprochez,
Ce n’est point par orgueil, ne par folle aventure,
Mais pour suivre un appel que je ne pouvois empescher,
Un appel plus ancien que moy, plus fort que ma nature.
Or, si ceste raison vous contente, tant mieux.
Sinon, Dieu le sçait : je n’en ay point d’autre.
Car l’homme qui suit son cœur, mesme en péril odieux,
Est plus fidèle à soy que mille qui vivent en faulx apôtre.