Maria, entre deux fils
Maria avançait seule au bord des jours qui penchent,
Avec dans ses mains l’ombre douce d’un serment.
Elle parlait si peu, mais chaque mot qu’elle tranche
Fait trembler les vivants comme un arbre en plein vent.
Elle marchait dans la nuit comme on marche en prière,
Portant contre son cœur la lumière fragile de Jeanne.
Un fils lui disait : “Tu dois tenir, tu as promis.”
Il voyait dans la parole un rempart contre l’ombre.
Il croyait qu’on peut vaincre ce qui glisse et s’enfuit,
Qu’un serment bien serré peut empêcher la tombe.
Il parlait comme on frappe pour réveiller la vie,
Sans voir que Maria tremblait sous le poids des nuits.
Il disait : “Tu n’as pas le droit de lâcher prise.
Tu dois rester debout, tu dois rester entière.”
Il croyait protéger, mais sa voix était grise,
Comme un ordre lancé dans une maison de verre.
Il voulait retenir ce qui déjà s’efface,
Et Maria souriait, trop lasse pour la lutte.
L’autre fils murmurait : “Tu t’épuises, tu t’effaces.”
Il voyait dans ses pas la fatigue des pierres.
Il savait que le corps ne suit plus la menace,
Que la lumière baisse au fond des yeux de terre.
Il parlait doucement, comme on parle aux rivières,
Quand elles cherchent la mer sans savoir si elles y vont.
Il disait : “Tu te perds, tu te tords, tu te brises.
Tu tiens par un fil d’air, par un souffle trop court.
Tu donnes tout ce que tu as, et tu agonises,
Et Jeanne te réclame plus que ton propre jour.”
Il voulait protéger la mère en protégeant l’amour,
Et Maria vacillait entre ces deux discours.
Les jours étaient des veilles, les nuits des hôpitaux,
Les heures des montagnes qu’on pousse devant soi.
La morphine endormait l’une, l’autre perdait ses mots,
Et Maria avançait sans jamais dire “je crois”.
Elle tenait par un fil, par un souffle trop court,
Par cette vieille promesse qui survivait au jour.
On parlait de maisons où l’on pose les êtres,
Où l’on confie la vie quand on n’a plus de mains.
On disait que c’est mieux, que c’est juste, qu’il faut être
Assez fort pour partir, assez doux pour demain.
Et Maria regardait Jeanne comme on regarde un pays,
Qu’on ne veut pas quitter, même quand tout s’enfuit.
Les fils se faisaient face, chacun portant sa peine,
L’un voulant sauver la mère, l’autre sauver l’amour.
Et Maria, au milieu, comme une terre ancienne,
S’effritait lentement sous le poids des jours lourds.
Elle gardait dans ses bras la dernière des flammes,
Cette lumière de Jeanne qui vacillait sans drame.
Elle disait en silence : “Je suis deux à la fois.
Je suis celle qui promet, je suis celle qui tombe.
Je suis celle qui s’accroche, je suis celle qui ploie,
Je suis celle qui espère et celle qui succombe.”
Et ses pas hésitaient entre deux vérités,
Comme un arbre partagé entre deux vents contraires.
La fin n’a pas de mots, elle n’a pas de visage,
Elle vient comme un brouillard qui s’installe au matin.
On ne sait pas vraiment qui a tourné la page,
Ni si deux mains tremblaient, ou si c’était une main.
Maria… c’est tout. Le reste appartient au silence,
Et chacun inventera la suite en conscience.