La Mer
Il existe un point de rencontre, invisible à l’œil nu mais vibrant sous le sternum, là où l’immensité de l’océan vient embrasser la géographie secrète de mon être. Quand je regarde l'horizon, depuis mes terres normandes, ce n'est pas seulement de l'eau salée que je vois, c'est le miroir de mon propre étendu. Ma mer intérieure, celle que j’ai façonnée au fil des décennies, des quarts de veille en mer et des silences partagés avec Jeanne, résonne avec le ressac de la Manche. Elles ne sont plus deux entités séparées, mais une seule et même pulsation, un flux et un reflux qui dictent mon rythme vital.
Ma mer intérieure est un monde de courants complexes. Il y a en elle des zones de calme plat, ces moments de sérénité où je contemple le travail accompli — la maison construite pierre après pierre, les saisons passées à jardiner, le soin jaloux de ma basse-cour. C’est une mer translucide, chargée de souvenirs, où les visages de ceux que j’aime flottent comme des îles familières. Mais, comme tout océan, elle possède ses abysses, ses profondeurs sombres où reposent les tempêtes anciennes, les épreuves traversées, les doutes de l’électrotechnicien et l’exigence de l’enseignant que j’ai été. Lorsque la mer réelle, celle qui borde Granville, se déchaîne, elle ne fait que répondre à l'appel de ces profondeurs. Le vent, en se levant, vient faire vibrer les cordes tendues de mon âme.
Il arrive que les deux mers fusionnent totalement. C’est un phénomène qui se produit surtout dans les moments de solitude choisie. Assis face à l'étendue bleue, je sens mes frontières se dissoudre. Je ne suis plus cet homme de 3800 mètres carrés de terrain, je deviens l'eau elle-même. Je sens la marée monter en moi, charriant avec elle les échos de mes voyages maritimes, le goût du sel sur les lèvres, le frisson de l'écume. Cette fusion est un apaisement total. C’est le jazz de ma vie — ces improvisations où chaque note, comme une vague, naît de l’instant pour mourir dans l’éternité. Dans cette union, tout ce qui était fragmenté devient un tout cohérent.
La mer intérieure est aussi un miroir de ma fidélité. Elle est le reflet de ces cinquante-deux années de vie commune, une mer qui a appris à ne jamais tarir, même dans les sécheresses de l'existence. Elle est un réservoir de résilience. Je sais, pour avoir navigué, que la mer ne garde aucune rancœur. Elle efface les traces de nos passages, elle recommence chaque jour son ouvrage. En rejoignant ma propre mer, je trouve cette capacité de recommencer, de pardonner, de m'émerveiller encore devant une naissance dans ma basse-cour ou devant la lumière dorée qui tombe sur les pommiers. Ma mer intérieure, c’est cette faculté de ne jamais vieillir en esprit, de toujours porter en soi le large, même lorsque mes pas se font plus prudents sur la terre ferme.
Parfois, je me demande si la mer, là-bas, ne m'attend pas. Si ce n'est pas elle qui, en frappant les falaises, appelle ce qui, en moi, lui appartient. Elle est ma muse, mon sang, mon origine. En cultivant mon jardin, en écrivant mes fables et mes récits sur Lila, je ne fais rien d'autre que de cartographier cet océan intérieur. Chaque chapitre que je rédige est une bouée lancée à la mer. Je trace des routes, je nomme les caps, je balise les récifs. Je cherche, par le verbe, à rendre cette mer intérieure navigable pour ceux qui, un jour, liront mes mots.
Que ce soit sous un ciel d'azur ou sous les nuages lourds de la tempête, je reste cet homme-mer. La jonction est parfaite, sans couture. Je suis le marin qui, tout en restant à quai, voyage sans cesse. Je suis l'océan qui contient en lui le ciel, les oiseaux et le silence des rochers. Lorsque je ferme les yeux, le bruit des vagues que j'entends est le battement de mon propre cœur, et je sais, avec une certitude absolue, que tant que cette mer intérieure restera vivante, je serai toujours en voyage, porté par le souffle du vent, vers l'horizon toujours recommencé de ma propre existence.