Là où personne ne peut m’enfermer
Il y a des vies qui se construisent dans les marges, dans les couloirs étroits où le corps décide avant l’esprit.
Des vies où l’on avance en biais, où chaque geste doit être négocié, où le temps lui-même se dérobe, se contracte, se cabre.
J’ai longtemps cru que c’était cela, exister : composer avec ce qui m’échappait, me glisser entre les contraintes, apprendre à respirer dans un espace trop petit.
La liberté, je ne l’ai jamais eue là où les autres la trouvent.
Pas dans le corps, qui m’a toujours rappelé ses frontières avant même que je les frôle.
Pas dans la vie, qui s’est imposée comme une longue succession de détours forcés.
Pas dans le temps, qui s’est refermé sur moi comme une main trop serrée.
Alors j’ai cherché ailleurs.
Pas dans les routes, pas dans les voyages, pas dans les grands gestes.
J’ai cherché dans ce qui ne se voit pas, dans ce qui ne se touche pas, dans ce qui ne se demande pas.
Et j’ai trouvé un passage.
Un lieu sans murs, sans portes, sans gardiens.
Un lieu où l’on entre sans frapper, où l’on marche sans bruit, où l’on peut enfin se tenir droit.
Un lieu qui n’appartient à personne, sinon à celui qui ose y poser un mot.
Ce lieu, c’est l’écriture.
Là, je ne dois rien à personne.
Je n’ai pas à justifier ma manière de dire, ni la forme, ni le rythme, ni les silences.
Je n’ai pas à expliquer pourquoi une phrase tombe comme une pierre ou s’étire comme une respiration.
Je n’ai pas à me plier aux règles, aux attentes, aux regards qui voudraient comprendre avant même de lire.
J’écris comme je veux.
Où je veux.
Quand je veux.
Avec les mots qui viennent, ceux qui s’imposent, ceux qui tremblent, ceux qui tiennent debout à ma place quand je ne peux plus.
Dans l’écriture, je ne suis plus limité.
Je ne suis plus retenu.
Je ne suis plus assigné à résidence dans un corps trop étroit.
Je deviens autre chose : un souffle, une trace, une ligne qui avance même quand je vacille.
C’est là que je respire.
Là que je me retrouve.
Là que je me tiens debout, sans effort, sans masque, sans permission.
Ce territoire n’a ni frontières ni gardiens.
Il n’a pas de serrure, pas de clé, pas de propriétaire.
Il n’a qu’une seule règle :
personne n’a le droit d’y toucher.
Parce que c’est le seul endroit où je suis vraiment libre.
Libre comme je ne l’ai jamais été dans mon corps, dans ma vie, dans mon temps.
Libre d’être exactement ce que je suis, sans détour, sans justification, sans bruit.
Libre, enfin.