Le Grand Chant des Amours Interdits — Texte en vieux françois
En la nuit où les astres se taisent et s’effacent,
Chevauchoit un chevalier, l’âme en tumulte et feu.
Nul cri, nul son, nul souffle en la morne espace,
Sinon son cœur battant, lourd comme un glas des cieux.
Il portoit en son sein un amour trop immense,
Plus vaste que la mer, plus profond que le sort.
Un amour qui consume, élève et recommence,
Et qui fait d’un vivant un frère de la mort.
Sa dame estoit lumière, et pourtant interdite,
Reine d’un autre monde, étoile d’un autre jour.
Et luy, pauvre mortel, par sa grâce ravite,
Brûloit d’un feu si pur qu’il en pleuroit d’amour.
Souvent, en la chapelle où l’encens se déploie,
Il tombait à genoux, priant Dieu sans orgueil.
Mais ses prières montaient mêlées d’une autre joie,
Car l’image de sa dame brillait en son œil.
Il disoit : « Seigneur Dieu, si ceste amour est faute,
Donnez-moy le couraige d’en porter le fardeau.
Car mieux vault un péché qui rend l’âme dévote
Qu’une vie sans ardeur, sans flamme et sans flambeau. »
Et lors qu’il partoit seul, l’épée nue en bataille,
Il sentoit son désir plus tranchant que le fer.
Car l’amour véritable, en sa force qui taille,
Est plus dur que l’acier, plus vaste que la mer.
La dame, en sa haute tour, veilloit la nuit entière,
Laissant choir sur son sein un manteau de velours.
Elle songeoit à luy, noble et sans lumière,
Et son cœur soupirait sous le poids de l’amour.
Elle disoit : « S’il vient, que nul ne nous sépare.
Car nos âmes s’unissent où nos corps sont liés.
Et si le monde entier se dresse en rempart,
Nos deux cœurs, eux, sauront franchir l’éternité. »
Mais le destin cruel, jaloux de leur tendresse,
Dressa mille périls entre leurs deux chemins.
Et l’amour, en sa force et en sa maladresse,
Les lia sans les joindre, les unit sans les mains.
Pourtant, en leurs regards, plus saints que les prières,
Se disoient des serments que nul ne peut briser.
Et leurs âmes brûloient, ardentes et guerrières,
D’un feu si souverain qu’il eût vaincu l’été.
Ainsi vont les amants que le sort désassemble :
Ils vivent séparés, mais meurent enlacés.
Et si leurs corps jamais ne se peuvent joindre ensemble,
Leurs esprits, eux, s’unissent où nul ne peut passer.
Car l’amour véritable, en sa forme tragique,
Est chevalerie pure, désir et sainteté.
Il est flamme de chair, ferveur presque mystique,
Et chant d’éternité dans la nuit sans clarté.