Je me cache dans mille textes
Je me cache dans mille textes, oui.
Pas pour jouer.
Pas pour faire le mystérieux.
Juste parce que la vie m’a appris que se montrer trop franchement,
c’est offrir sa gorge au premier couteau venu.
Alors je me glisse dans les phrases comme un vieux marin se glisse dans la brume :
lentement,
sans bruit,
en laissant derrière lui une odeur de sel, de corde rêche,
et cette fatigue qui ne s’avoue jamais vraiment.
Je me planque dans les mots comme on se planque derrière un tas de filets,
pas pour fuir,
mais pour observer.
Parce que j’ai trop vu les bipèdes courir après des lumières artificielles,
des promesses qui brillent comme des enseignes de bar à trois heures du matin,
et qui s’éteignent dès qu’on s’en approche.
J’ai vu des hommes se perdre pour un reflet,
des femmes s’accrocher à des illusions qui coulaient plus vite qu’elles.
J’ai vu des prières tomber dans le vide,
des “Amen” rebondir sur des murs froids,
des miracles de pacotille s’effondrer comme des cabanes en carton sous la pluie.
Je peux prendre la voix d’un marin qui a survécu à des nuits où même les étoiles avaient peur de regarder.
Je peux prendre la voix d’un phénix qui renaît, oui,
mais un phénix qui sent la suie,
la cendre froide,
et qui remet son tutu d’écume juste pour rappeler qu’il n’est pas encore complètement mort.
Je peux prendre la voix d’un bloc de granit posé sur un quai,
qui regarde les illusions humaines passer comme des vagues trop propres pour être vraies.
Je me cache dans les textes comme on se cache dans un bar du port,
là où les néons clignotent,
où les tables collent,
où les histoires sentent le mensonge et le rhum bon marché.
Je laisse des traces, oui,
mais des traces discrètes :
un mot qui râpe,
un silence qui pèse,
une vérité qui s’incruste comme le sel dans les fissures du bois.
Je refuse les illusions.
Je refuse les miracles de pacotille.
Je refuse les promesses qui brillent trop pour être honnêtes.
Je refuse les discours qui consolent pour mieux endormir.
Je refuse l’absurde,
le faux sacré,
les lumières qui clignotent juste assez pour attirer les naïfs.
Je parle vrai.
Pas pour faire mal.
Pas pour faire peur.
Juste parce que le mensonge, je l’ai vu tuer plus sûrement qu’une lame de fond.
Et parce que la vérité, même rugueuse, même froide,
est la seule chose qui tient debout quand tout le reste s’effondre.
Je suis dans chaque texte,
même quand je fais semblant de disparaître.
Je suis dans chaque phrase,
même quand je m’efface derrière un personnage.
Je suis dans chaque silence,
même quand je laisse croire que je me tais.
Je suis le phénix qui renaît de ses cendres,
oui,
mais un phénix du port,
avec les ailes roussies,
le regard durci par les nuits sans lune,
et un tutu d’écume pour rappeler que la vie, malgré tout,
n’a pas réussi à me voler mon rire.
Je me cache dans mille textes,
mais je ne disparais jamais.
Je laisse une trace de pas dans la poussière du quai,
une vérité posée là comme un galet sur une tombe,
une phrase qui tient debout même quand le vent hurle.
Et puis un jour,
quand la mer se calme un peu,
quand le vent arrête de hurler dans les cordages,
quand les lumières artificielles cessent enfin de clignoter,
on comprend quelque chose de simple,
de presque silencieux.
On comprend que la vie n’est pas une bataille à gagner,
ni une scène où il faut briller,
ni un port où l’on doit jouer un rôle.
On comprend que ce qui compte,
ce n’est pas de paraître fort,
ni de cacher ses cendres,
ni de faire semblant d’être invincible.
Ce qui compte,
c’est d’être en paix avec soi.
Avec ses failles,
ses cicatrices,
ses nuits trop longues,
ses renaissances maladroites.
Ce qui compte,
c’est d’amener un peu de bonheur autour de soi.
Pas le bonheur en carton,
pas celui qui brille trop,
pas celui qu’on affiche pour se rassurer.
Non.
Le vrai.
Celui qui tient chaud.
Celui qui ne ment pas.
Celui qui passe d’une main à l’autre comme une tasse de café au petit matin.
Celui qui ne fait pas de bruit,
mais qui change tout.
Alors oui,
je me cache dans mille textes.
Mais si tu regardes bien,
tu verras toujours la même chose au fond :
un homme qui cherche la paix,
et qui essaie, tant qu’il peut,
d’amener un peu de bonheur autour de lui —
le vrai,
pas le décor.