La Fable Moderne du Laissez Passer A38
Dans une administration ultramoderne, bardée d’écrans tactiles, de QR‑codes et de bornes qui ne marchent que le mardi, un citoyen nommé Maxime devait obtenir un document essentiel : le laissez‑passer A38, désormais rebaptisé « A38‑Numérique‑Premium‑Secure ».
Maxime, confiant, scanna son visage, son identité, son sourire et même son humeur du jour.
L’écran afficha :
« Erreur inconnue. Veuillez réessayer. »
Il réessaya.
Puis encore.
Puis encore.
L’écran finit par lui proposer un rendez‑vous… dans 147 jours.
Maxime se rendit alors au guichet physique, tenu par un agent équipé d’un badge connecté, d’un casque antibruit et d’une patience limitée.
— Bonjour, je viens pour le A38.
— Ah non, monsieur, ici on ne gère que les A38‑Classique. Pour le A38‑Numérique‑Premium‑Secure, il faut aller au guichet 2B, mais uniquement si vous avez rempli le pré‑formulaire en ligne.
— Le pré‑formulaire ?
— Oui, celui qui n’existe pas encore mais qui sera bientôt disponible. Revenez quand il sera en maintenance.
Maxime soupira, mais persista.
Au guichet 2B, on lui demanda un justificatif de domicile datant de moins de 24 heures, un relevé bancaire prouvant qu’il n’était pas un robot, et un code envoyé par SMS… qu’il ne reçut jamais.
— Sans le code, impossible, monsieur.
— Mais je ne l’ai pas reçu !
— Dans ce cas, appelez le service technique.
— Très bien, quel numéro ?
— Il est sur le site.
— Où sur le site ?
— Dans la rubrique « Nous contacter ».
— Je ne trouve pas.
— C’est normal, elle est en cours de refonte.
Maxime sentit la folie l’effleurer.
Il tenta le chatbot officiel, qui lui répondit :
« Je comprends votre frustration. Avez‑vous essayé d’éteindre votre vie et de la rallumer ? »
Alors Maxime eut une idée.
Il retourna au premier guichet et déclara d’une voix calme, presque solennelle :
— Je viens pour le formulaire H22. Celui qui oblige tous les services à justifier leurs procédures.
Un silence tomba.
Les agents se figèrent.
Les écrans cessèrent de clignoter.
On entendit un léger « gloups » collectif.
En moins de deux minutes, on lui remit le laissez‑passer A38, imprimé, tamponné, validé, certifié, plastifié, et même glissé dans une pochette « Satisfaction Client ».
Maxime sortit du bâtiment, respira l’air libre et murmura :
« Dans le monde moderne, ce n’est pas la technologie qui rend fou… c’est ce qu’on en fait. »