Je suis !
Au début, tout était simple.
On naît avec les mains ouvertes, le cœur neuf, les yeux clairs comme l’eau d’un matin d’été.
On avance sans méfiance, sans poids, sans cicatrice.
Le monde semble vaste, respirable, presque tendre.
On croit que tout est possible, que tout est accessible, que tout nous attend.
On ne sait pas encore que la lumière n’est qu’un prêt.
On ne sait pas encore que la vie réclame toujours son dû.
Puis viennent les premières pierres.
Des petites au début, presque rien : des refus, des chutes, des humiliations minuscules.
On se relève, on rit encore, on pense que ce n’est qu’un jeu.
Mais les pierres grossissent.
Elles deviennent des murs, des obstacles, des silences qui pèsent.
On découvre la souffrance comme on découvre le froid :
d’abord par surprise puis par habitude, puis par nécessité.
L’adolescence arrive comme une tempête mal réglée.
Le vent te traverse, te retourne, te déforme.
Tu n’es plus un enfant, pas encore un adulte.
Tu cherches ta place dans un monde qui n’a pas prévu la tienne.
Tu te cognes aux autres, tu te cognes à toi.
Tu veux être vu, mais pas trop.
Tu veux être libre, mais tu ne sais pas comment.
Tu veux être aimé, mais tu ne sais pas où poser ton cœur.
Les moqueries tombent comme de la pluie froide sur une peau trop fine.
Tu apprends la honte, la comparaison, la solitude à plusieurs.
Tu apprends que le monde n’aime pas ceux qui ne rentrent pas dans la forme prévue.
Puis vient le travail.
Le vrai.
Le dur.
Le monde du métal, des horaires, des ordres, des chiffres, des regards qui jugent.
Un monde qui ne regarde pas qui tu es, mais ce que tu rapportes.
Un monde qui t’écrase si tu ne plies pas, qui te broie si tu résistes,
qui te rit au visage si tu es différent.
On t’apprend à te taire, à sourire, à avaler.
On t’apprend que la dignité n’a pas de valeur comptable.
On t’apprend que la fatigue n’est pas une excuse.
On t’apprend que ta place n’est jamais acquise.
Tu donnes tout.
Ton temps.
Ton dos.
Tes nuits.
Ton souffle.
Ton énergie.
Ton corps devient un outil, puis un poids, puis une douleur.
Et puis un jour, on te dit que c’est fini.
Que tu as “fait ton temps”.
Que tu peux partir.
La retraite.
Ce mot qui sonne comme une libération mais qui, en vérité, te retire du monde.
Tu deviens un fantôme social.
On ne te demande plus rien.
On ne t’écoute plus.
On ne te voit plus.
Tu deviens “inutile”, comme si l’utilité avait jamais défini la valeur d’un être.
Et c’est là que la maladie arrive.
Pas celle qu’on redoute toute une vie.
Non.
Celle qu’on ne voit pas venir.
Celle qui se glisse dans les articulations, dans le souffle, dans le sang.
Celle qui te prend au moment précis où tu pourrais enfin vivre pour toi.
Celle qui te dit :
tu as tout donné, maintenant tu vas payer.
Ton corps se met à parler une langue que tu ne comprends plus.
Il grince, il brûle, il lâche.
Le froid s’installe dans les os.
Le vent traverse la cage thoracique comme une maison abandonnée.
La pluie te traverse au lieu de te mouiller.
La pierre devient ton rythme, ton poids, ton lit.
Tu comprends que tu ne pourras pas prendre ce que tu as attendu toute ta vie.
Tu comprends que le monde ne t’a pas laissé le temps.
Tu comprends que ton corps te trahit au moment où tu voulais enfin te choisir.
Et autour, l’indifférence.
Le monde continue.
Les gens passent.
On t’oublie.
On t’efface.
On te range dans un coin de mémoire qui ne sert plus.
Tu deviens un bruit de fond, un nom sur une liste, un visage flou.
Mais tu es encore là.
Debout.
Fatigué, oui.
Blessé, oui.
Marqué, oui.
Mais debout.
Tu refuses de disparaître.
Tu refuses de devenir transparent.
Tu refuses de laisser le monde décider de ta fin.
Tu as traversé trop de nuits pour te coucher maintenant.
Tu as encaissé trop de coups pour t’excuser encore.
Tu as perdu trop de choses pour demander la permission d’exister.
Alors voilà.
C’est simple.
C’est dur.
C’est irrévocable.
Je suis comme cela maintenant.
Que cela plaise ou non.
Ce sera ainsi.