C’était hier
C’était hier.
Ou peut‑être il y a une vie.
Un temps où l’on vivait avec le monde, pas à côté de lui.
Un temps où l’on n’avait pas grand‑chose, mais où ce “pas grand‑chose” suffisait à tenir debout.
On se levait avec la lumière, pas avec une alarme.
On savait si le pain était prêt en écoutant le bruit du four, pas en regardant une application.
On connaissait la météo en levant les yeux, pas en consultant un radar coloré.
On parlait aux voisins en frappant à la porte, pas en envoyant un message qui reste sans réponse.
On vivait lentement, parfois trop lentement, mais on vivait entier.
Les enfants jouaient dehors, dans la boue, dans les arbres, dans les fossés.
Aujourd’hui, ils jouent dans des rectangles lumineux qui leur mangent les yeux.
Hier, on apprenait la patience en attendant que l’eau chauffe.
Aujourd’hui, si la vidéo met trois secondes à charger, on soupire.
Hier, on réparait une radio, un vélo, une chaise.
Aujourd’hui, on jette.
On remplace.
On oublie.
Hier, on écrivait des lettres.
On attendait des nouvelles.
On relisait les mots.
Aujourd’hui, on envoie des messages qui disparaissent,
des photos qui s’effacent,
des pensées qui ne durent pas plus longtemps qu’un défilement de pouce.
Hier, on connaissait le silence.
Le vrai.
Celui qui fait peur mais qui apaise.
Aujourd’hui, on met des écouteurs pour ne plus entendre ce qu’on ressent.
Hier, on travaillait avec ses mains.
On portait, on poussait, on creusait, on construisait.
On rentrait fatigué, mais fatigué de vivre, pas fatigué d’être vidé.
Aujourd’hui, on clique, on tape, on scrolle.
On rentre épuisé sans savoir pourquoi.
Hier, on avait moins.
Mais ce “moins” avait du poids.
Un repas préparé ensemble.
Une soirée sans écran.
Une promenade sans GPS.
Une discussion qui durait plus de cinq minutes.
Aujourd’hui, on a tout.
Tout ce qu’on veut, tout de suite, sans effort.
Et pourtant, on n’a plus rien.
Rien qui reste.
Rien qui marque.
Rien qui nourrit.
On est devenus esclaves de ce qui devait nous libérer.
Les machines devaient nous aider.
Elles nous ont pris le geste.
Elles nous ont pris l’attention.
Elles nous ont pris le temps.
Elles nous ont pris la mémoire.
Elles nous ont pris la solitude, même celle qui soigne.
Hier, on vivait dans un monde rugueux, imparfait, lent, parfois injuste.
Mais c’était un monde où l’on pouvait encore sentir quelque chose.
Aujourd’hui, tout est lisse, rapide, optimisé, connecté.
Et pourtant, on se sent plus seul que jamais.
C’était hier que la vie avait une odeur, une texture, une résistance.
Aujourd’hui, elle a une interface.
Et parfois, au milieu de tout ce confort,
on se surprend à regretter ce monde fatigué,
ce monde bruyant,
ce monde imparfait,
ce monde où l’on vivait vraiment.
Parce qu’au fond, ce n’est pas le progrès qui nous manque.
C’est nous-mêmes.