Michel

Essai— Le choix d’État, la mort invisible

 

“Ici, j’écris ce que d’autres préfèrent cacher. Robin des Bois de la Manche, version contemporaine : je prends aux mensonges pour rendre à la vérité.”

 

Présentation de l’essai — Pourquoi ce texte existe

Cet essai n’est pas un exercice littéraire. Ce n’est pas une fiction, ni une provocation. C’est une mise à nu d’un mécanisme réel : la manière dont un pays peut organiser l’effacement des plus fragiles sans bruit, sans violence visible, sans assumer.

J’ai écrit ce texte pour éclairer ce que beaucoup vivent mais que peu nomment : la mort sociale propre, rationnelle, administrative. Celle qui ne frappe pas, mais qui retire. Celle qui ne tue pas d’un geste, mais d’un refus. Celle qui ne dit jamais “on vous élimine”, mais qui dit “ce n’est pas dans le budget”.

Cet essai parle de ce qui se passe dans les couloirs, dans les guichets, dans les formulaires, là où la dignité se joue en silence. Il montre comment la maladie, la dépendance et la fragilité deviennent des “coûts”, et comment l’État, par choix politique, décide ce qui mérite d’être financé — et ce qui peut être abandonné.

Ce texte existe pour rappeler une vérité simple : on ne meurt plus de balles, on meurt de refus. Et tant que cette mécanique restera propre, polie et silencieuse, elle continuera.

L’essai n’a pas été écrit pour rassurer. Il a été écrit pour nommer, accuser, réveiller. Pour que personne ne puisse dire qu’il n’avait pas compris.

Essai— Le choix d’État, la mort invisible

 

31 décembre 2025 par Michel

Litsc 1

Essai— Le choix d’État, la mort invisible

 

La ville ressemblait à un couloir d’attente. Pas de sirènes, pas de cris, seulement le frottement des chaussures sur les sols cirés des administrations, la lumière blanche des néons et, partout, des papiers à signer. Le pays avançait à pas mesurés vers quelque chose que personne n’osait nommer. Les affiches promettaient l’aide, la solidarité, des droits garantis. Mais derrière la vitre froide des guichets, la voix tombait, polie, sans timbre, répétant les formules qui tuent sans faire de bruit. Il n’y avait pas de canon. Il y avait des cases. Il n’y avait pas de peloton. Il y avait des refus.

Les portes automatiques s’ouvraient et se refermaient comme des paupières fatiguées. À l’intérieur, tout était propre, lavé, aseptisé. On ne voyait pas la douleur, on la devinait dans les mains qui tremblaient, les épaules qui s’affaissaient, les regards qui papillonnaient sur des panneaux surréalistes: “Votre santé, notre priorité”. On venait demander un fauteuil, un lit, une orthèse, un appareil qui, disait-on, redonnait une voix à ceux dont la voix s’était diluée dans la maladie. On repartait avec un papier qui parlait de “rationalisation”. La rationalisation ne soigne pas. Elle remplace le souffle par des chiffres.

On avait changé la manière de tuer. On ne mettait plus les corps face au mur, on les posait dans des lits standard. On ne tirait plus de balles, on retirait des remboursements. On n’ordonnait plus des déportations, on organisait des privations. Les mots avaient été polis, calibrés, mis au service d’une mécanique froide. “Il n’y a plus de budget.” “Ce dispositif n’entre pas dans le panier de soins.” “Nous ne pouvons plus rien pour vous.” C’était une musique régulière, un filet d’eau sur une pierre: à force, la pierre cède. Les corps aussi.

Dans l’appartement au troisième étage, l’hiver était entré par la fenêtre mal isolée. Le radiateur était arrêté. On comptait en euros la chaleur que l’on pouvait s’autoriser. Les médicaments étaient étalés sur la table comme des cartes dans un jeu mauvais. Les boîtes restaient fermées si le reste à charge parlait trop fort. L’équation se faisait chaque matin: manger ou traiter; se chauffer ou se déplacer; dormir ou respirer. Le monde disait que la solidarité existait. Elle existait, oui, jusqu’à la frontière du minimum vital. Ce qui permettait de vivre debout, de respirer correctement, de communiquer sans hurler en silence, était rangé parmi les luxes: à acheter soi-même, à mendier, à abandonner.

La maladie neurologique était une rumeur lente qui occupait chaque pièce. Elle avait des noms austères gravés dans la tête des médecins: sclérose en plaques, Parkinson, Alzheimer, corps de Lewy, SLA. Elle avait des effets visibles: des mains qui se figeaient, des bras qui ne répondaient plus, des jambes qui refusaient de s’ancrer, des voix qui glissaient vers l’air sans le toucher. Il existait des dispositifs qui  disait-on  rendaient une part de dignité: fauteuils électriques avec verticalisation, lits avec relève, coussins anti-escarres, appuis-tête, systèmes de posture, appareils de communication oculaires, aides domotiques adaptées. Ils existaient, oui. Mais pas dans les comptes. Pas dans la liste de ce que l’État jugeait digne d’être payé. Le pays avait mis la dignité dans la colonne “option”.

Il n’y avait pas d’erreur. Pas de fatalité. Il y avait une intention, même si elle n’était jamais prononcée. On avait décidé d’économiser là où c’est le plus rentable pour les chiffres: chez ceux qui ne produisent plus, chez ceux qui coûtent, chez ceux qui pèsent sans rapporter. Le calcul s’étalait en tableaux invisibles: les improductifs, les trop faibles, les trop chers, les très malades. On les effaçait comme on efface un poste budgétaire: pas avec un cri, avec un trait. La neutralité des mots était l’alibi de la violence.

La journée se composait de gestes réduits. Un bol d’eau chaude en guise de repas, parce que la rente de chauffage avait déjà été dépassée. Une promenade annulée, parce que le fauteuil adapté n’entre pas dans les remboursements. Une conversation remplacée par un regard, parce que l’appareil qui lit les yeux coûte autant qu’un mois de salaire multiplié par des années. La ville n’entend pas ceux qui ne parlent plus. La ville oublie ceux qui ne marchent plus. La ville se félicite de ses progrès pendant que, derrière les murs, la respiration devient un travail et le travail un impossibilité.

Les couloirs de la caisse étaient peuplés d’ombres patientes. Les numéros s’affichaient en rouge, montant et descendant, comme une marée numérique. On entendait à peine un sanglot, vite étouffé. “Restez digne”, avait dit un slogan. La dignité était une tâche. On l’endossait chaque matin: on se lavait, on rangeait, on se coiffait devant un miroir bain-de-brouillard. Puis on sortait, et la dignité se cassait sur un guichet. “Le modèle standard est suffisant.” Le modèle standard suffisait pour respirer difficilement. Le modèle standard suffisait pour s’user lentement. Le modèle standard suffisait pour mourir sans bruit.

Dans les cabinets où l’on planifie l’avenir, il n’y avait pas de corps. Il n’y avait que des lignes et des colonnes, des projections en pixels, des courbes qui montent et descendent comme des marées propres. Les décisions sortaient d’imprimantes invisibles. Elles ne mentionnaient jamais la peau, jamais la sueur, jamais l’os. Elles disaient “équilibre”. Un équilibre budgétaire ressemble parfois à un tombeau. On le construit brique par brique, et à la fin, on se félicite de sa solidité. Personne n’assume qu’il est plein.

La solidarité, on la mettait désormais en vitrine. On la photographiait pour la montrer. On la présentait comme un produit: l’affiche souriante, la phrase simple, le geste utile. Mais, tout près, la fraternité avait un trous noir: elle absorbait les noms sans les renvoyer. On disait “aides essentielles”. On disait “couverture universelle”. Puis on élaguait en silence: les options vitales, le mouvement vertical, le coussin qui évite la plaie, l’appui qui maintient la nuque, l’interface qui déchiffre un regard, la domotique qui ouvre une porte quand les mains ne s’ouvrent plus. On en faisait des extras. On les repoussait hors du champ commun. On les rendait privés. Privés de quoi? De tout.

La ville, elle, continuait. Les terrasses servaient des cafés. Les trains partaient à l’heure. Les écrans montraient des débats feutrés. Il y avait parfois un mot furtif sur “l’inclusion”, puis la caméra tournait et l’on revenait au spectacle. Dans les appartements, l’inclusion avait un goût d’impasse. On ne franchissait plus les seuils. On attendait la fin de journée comme on attend la loi d’apesanteur. Les heures pesaient. On réduisait la vie à sa moitié, puis à son tiers, puis à un fragment. La société disait: “Nous faisons ce que nous pouvons.” Elle oubliait qu’un geste calculé, quand il se détourne des plus faibles, devient une stratégie.

La voix qui annonce: “Nous ne pouvons plus rien pour vous” n’existe pas comme confession. Elle existe comme méthode. On confie la mort lente à des factures. On délègue la dignité à des crédits. On programme l’effacement dans des procédures. Il suffit de fermer la porte, d’apposer un tampon, d’écrire un refus. Il suffit de répéter qu’on n’a pas de place, d’aligner les “non”, de soulever des mots qui servent d’évents pour que la vapeur de protestation se perde. La colère, on la renvoie vers le couloir. Elle s’use sur les dalles, s’épuise dans les trajets, se dissout le soir dans l’obscurité. Elle finit par se taire. Alors le pays peut dormir.

Mais tous ne dorment pas. Certains comptent les secondes pour que la nuit soit plus courte. D’autres comptent les euros pour que la semaine s’étire. Les plus fragiles vivent dans la géométrie du manque: moins de repas, moins de chaleur, moins de soins, moins de sorties, moins de paroles. On invente des solutions artisanales pour tenir: des coussins bricolés, des chaises adaptées avec du ruban, des clés reliées par des cordons, des bouillottes en série pour remplacer l’électricité. On transforme l’amour en système D, on sacralise la débrouille, on magnifie la résistance. Puis un jour, on se heurte au mur que la débrouille ne traverse pas.

La maladie, elle, ne négocie pas. Elle ne lit pas les bulletins budgétaires, ne signe pas les formulaires, ne se conforme pas aux plafonds. Elle avance, lentement, s’installe dans les nerfs, désapprend au corps ses gestes élémentaires. Elle allège la voix jusqu’au silence. Elle pousse les jambes hors de leurs rails. Elle referme les mains. Elle roule sur le dos jusqu’à ce que l’air devienne une montagne. Face à cela, on avait inventé des machines, des adaptations, des gestes complémentaires. On les avait déposés sur la table du monde. Et le monde avait dit: “Ce n’est pas dans notre panier.” Le panier était petit. Il contenait la survie. Pas la vie.

On parlait souvent de priorités. Les priorités avaient des noms: croissance, stabilité, compétitivité. Elles n’avaient jamais de visage. Elles étaient lointaines, propres, indiscutables. À leur service, on installait des filtres: un tri permanent des besoins. On posait à la souffrance des questions de rentabilité. On évaluait la dignité à l’aune de ce qu’elle coûte. On acceptait qu’un homme respire plus mal si la respiration coûte trop cher. On validait qu’une femme demeure immobile si le mouvement grève les comptes. On trouvait normal qu’une voix se taise si parler dépasse le budget. C’est cela, l’époque: une esthétique du chiffre qui, sous son vernis, est une politique de disparition.

Le lendemain n’apportait pas de miracle, il apportait une répétition. Les couloirs, les néons, la même phrase en boucle, le même formulaire avec des cases trop étroites pour contenir une vie. Les gens entraient, demandaient, espéraient un oui. Les oui étaient rares comme des étés. Les non tombaient comme des pluies fines. On s’habituait à être mouillé, on cessait de s’abriter. La résignation, c’est le triomphe parfait d’un système. Elle ne coûte rien. Elle ne fait pas de bruit. Elle tient longtemps.

Et pourtant, ce silence a des fissures. Il y a des pages qui s’écrivent, des cris qui se pressent derrière les dents, des phrases qui veulent être des coups. Il y a la vérité qui pousse, irrépressible, brutale, nécessaire: ce n’est pas un accident, pas une fatalité, pas un oubli. C’est un choix. Un choix d’État. Une stratégie froide d’élimination par le refus, d’exclusion par le budget, d’effacement par l’économie. Les improductifs, les coûteux, les très malades, les neurologiques, les cassés du mouvement et de la parole: on les allonge dans le couloir des comptes et on leur dit que la fin est rationnelle.

La morale publique s’habille pour la photo. Elle se tient droite dans les cérémonies, prononce des vœux, signe des chartes, encadre des lois de principes. Puis elle ne paie pas le coussin qui évite la plaie, l’appui qui maintient la tête, l’interface qui rend une syllabe, le moteur qui redresse, l’aide qui ouvre la porte à distance. La parole officielle se déclare solidaire. Le geste réel compte le coût et déclare forfait. Entre l’affiche et le refus, la distance est la tombe.

Cette Essai n’a ni héros, ni sauveur, ni grand retournement. Il a des corps qui résistent autant qu’ils peuvent, des mains qui s’épuisent à tenir, des yeux qui cherchent la lumière, des appartements qui serrent les vies jusqu’à les faire craquer. Il a un État qui dit les bons mots et fait les mauvais gestes. Il a une société qui, par fatigue, par confort, par distraction, accepte que l’on classe la dignité dans les “extras”. Il a une vérité répétée jusqu’à ce qu’elle devienne une évidence: sans argent, on meurt.

La fin ne devrait pas être un programme. Elle ne devrait pas s’écrire en colonnes, se voter dans des commissions, se planifier avec des échéanciers. Elle devrait être combattu par tous les moyens, empêchée, contredite, arrachée aux mains du calcul. Mais le calcul a les doigts longs. Il atteint chaque pièce. Il serre la gorge doucement. Il appelle cela gouverner.

Alors il faut écrire. Dire. Mettre au jour ce que la neutralité masque. Arracher les mots à l’aseptie, leur rendre leur tranchant. Redire que le standard n’est pas un progrès, que la survie n’est pas l’horizon, que le minimum n’est pas une politique. Redire que la domotique n’est pas un luxe quand les mains tremblent, que le fauteuil n’est pas une option quand les jambes se taisent, que l’appareil de regard n’est pas une fantaisie quand la voix s’est dissoute. Redire que les maladies neurologiques ne sont pas des parenthèses: elles sont des vies entières, des pays à elles seules, qui exigent des routes, des ponts, des soutiens. Redire qu’un budget qui nie cela est une entreprise d’effacement.

Cette Essai, s’il heurte, c’est parce qu’il est écrit à hauteur d’homme: au ras des dalles, près des radiateurs froids, dans l’odeur des papiers, à l’endroit précis où la politique et la peau se touchent. Il ne fait pas de statistiques. Il fait des phrases qui mordent. Il ne cite pas les programmes. Il montre les conséquences. Il ne cherche pas l’équilibre. Il cherche la vérité.

La vérité, la voici: le pays a choisi de couvrir la survie et d’abandonner la vie. Il a choisi de payer le standard et de laisser les options vitales aux pauvres. Il a choisi d’honorer le budget et de trahir la chair. Il a choisi d’éliminer en douceur ceux qui ne produisent plus, ceux qui coûtent trop, ceux qui dérangent. Il a fait de la dignité une marchandise. Il a fait de l’exclusion une méthode. Il a fait du refus un outil.

Et, face à cela, il reste l’acte simple qui n’équilibre rien mais sauve: dire non. Dire non à la politesse administrative qui maquille l’élimination. Dire non au vocabulaire qui nettoie la violence. Dire non au “standard” qu’on érige en horizon. Dire non à l’oubli qui organise la mort. Dire non pour que le texte devienne un coup, pour que la phrase fasse tomber le masque, pour que la page refuse la tombe.

Ce pays n’a pas besoin de fusils pour tuer. Il a des formulaires. Il n’a pas besoin de pelotons pour éliminer. Il a des refus. Il n’a pas besoin de décrets criés. Il a des grilles de remboursement. En vérité, c’est ainsi que l’on meurt aujourd’hui: proprement, lentement, rationnellement. Et c’est pour cela qu’il faut crier. Parce qu’à force de propreté, on finit par croire que la mort est un service.

Cette Essai n’est pas une conclusion. C’est une brèche. Qu’on y entre. Qu’on y lise sans détour. Qu’on s’y heurte. Qu’on s’y blesse un peu s’il faut. Qu’on y trouve assez de colère pour refuser. Qu’on y puise assez de lucidité pour nommer. Qu’on y garde assez de tendresse pour ne pas céder à la fatigue. Et qu’on répète, jusqu’à épuiser les faux-semblants: ce qui arrive n’est pas un hasard; c’est un choix d’État. Une stratégie froide. Une euthanasie sociale. Un effacement des improductifs, des trop chers, des malades neurologiques, des voix qui hésitent, des corps qui tremblent, des vies qui tiennent seulement parce que quelqu’un, ici, refuse d’éteindre la lumière.

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Michel

Fondateur du blog littéraire Prothéus le poète

Je m’appelle Michel. Je marche parmi les mots comme on traverse une forêt au petit matin : en silence, en cherchant la lumière qui filtre entre les branches. J’écris des contes, des récits et des fragments pour garder vivants les instants fragiles, les visages aimés, les éclats de douceur qui résistent au bruit du monde. Mes textes avancent doucement, sans prétention, comme des lanternes posées sur le chemin. S’ils trouvent un cœur où se déposer, alors leur voyage est accompli.

Date de dernière mise à jour : 05/01/2026