Michel

« Ceux qui ne verront jamais Syracuse »

 

Un texte nostalgique sur l'histoire de ma vie

« Ceux qui ne verront jamais Syracuse »


26 janvier 2026 par Michel

Syracuse p

Nous avons passé nos vies à attendre.
Attendre que les enfants grandissent, que les dettes se calment, que les douleurs se taisent, que les jours deviennent plus légers.
On disait : « Quand on sera tranquilles, on voyagera. Quand on aura un peu d’argent, on partira voir le monde. »
On y croyait.
On y croyait vraiment.

Mais la vie n’a pas tenu parole.
Elle a été courte, trop courte, et dure, trop dure.
Elle nous a pris nos forces avant de nous donner du temps.
Elle nous a donné des années de travail, de fatigue, de responsabilités,
et quand enfin on a levé la tête pour regarder l’horizon,
on n’avait plus les jambes pour y aller.

Pendant que d’autres prenaient l’avion comme on prend un café,
nous, on prenait des rendez-vous médicaux.
Pendant que certains choisissaient entre Bali et New York,
nous, on choisissait entre deux boîtes de médicaments.
Pendant que les riches disaient : « La vie est belle, il suffit de vouloir »,
nous, on comptait les euros, les douleurs, les nuits blanches.

Parce que la vérité, la vraie, la crue, la brutale,
c’est que la vie n’est pas la même pour tout le monde.
Il y a ceux qui naissent du bon côté,
ceux qui héritent, ceux qui voyagent, ceux qui se soignent,
ceux qui vieillissent dans le confort,
ceux qui peuvent dire “je profite”.

Et puis il y a les autres.
Ceux qui travaillent jusqu’à l’usure.
Ceux qui portent, qui soulèvent, qui encaissent.
Ceux qui serrent les dents, qui renoncent, qui repoussent leurs rêves à “plus tard”.
Ceux qui vieillissent trop vite parce qu’ils ont trop donné.
Ceux qui arrivent à la retraite déjà cassés, déjà fatigués, déjà usés.

Les riches voyagent, les pauvres s’usent.
Les riches vieillissent, les pauvres s’abîment.
Les riches se soignent, les pauvres encaissent.
Les riches parlent de projets,
les pauvres parlent de douleurs.
Les riches planifient des vacances,
les pauvres planifient des examens médicaux.
Les riches disent “carpe diem”,
les pauvres disent “tiens bon”.

Et au bout du compte, ce n’est pas la sagesse qui nous rattrape,
c’est la facture.

On a économisé toute une vie.
On a fait attention, on a renoncé, on a serré les dents.
On a mis de côté pour “plus tard”.
Mais plus tard n’est jamais venu.

Et puis la retraite est arrivée.
On croyait que ce serait une délivrance.
On croyait qu’on allait enfin respirer, enfin vivre, enfin profiter.
Mais la retraite, pour nous, ce n’est pas un nouveau départ.
C’est la même vie qu’avant,
en pire.

Parce que le corps lâche.
Parce que les douleurs deviennent quotidiennes.
Parce que les nuits sont plus courtes, les matins plus lourds, les gestes plus difficiles.
Parce que la fin approche, et qu’on le sent dans chaque articulation, dans chaque souffle, dans chaque effort.
Parce que tout ce qu’on a encaissé pendant quarante ans revient présenter l’addition.

On recommence à zéro, mais avec moins de forces.
On recommence à lutter, mais avec moins d’armes.
On recommence à souffrir, mais avec plus de lucidité.
Et cette lucidité-là, elle fait mal.
Elle dit :
« Tu as tenu toute ta vie, et maintenant que tu pourrais vivre, tu n’en as plus les moyens. »

À la place des voyages, il y a les hernies, les douleurs à l’aine, les reins qui tirent.
À la place des horizons, il y a les infirmiers, les ordonnances, les appareils médicaux.
À la place des rêves, il y a la fatigue, la vraie, celle qui ne part plus.
À la place de la liberté, il y a la dépendance.
À la place du monde, il y a la maison, la chambre, la rue devant la fenêtre.

Et Syracuse est restée un rêve.
Un nom sur une carte.
Un mirage pour ceux qui ont encore des jambes, encore des reins, encore des illusions.
Nous, on ne verra pas Syracuse.
Ni les îles, ni les ports, ni les villes qu’on avait imaginées.
On ne verra pas les couchers de soleil sur d’autres mers.
On ne verra pas les rues lointaines où l’on aurait marché main dans la main.
On ne verra pas ce que la vie nous avait promis quand on était jeunes et naïfs.

Ce qu’on verra, c’est le temps qui passe sans nous.
Ce qu’on verra, c’est le monde qui continue à tourner alors que nos corps ralentissent.
Ce qu’on verra, c’est l’argent qu’on avait mis de côté
partir dans des boîtes de médicaments,
dans des fauteuils,
dans des dispositifs pour tenir debout encore un peu.

Et pourtant…
dans ce noir, il reste quelque chose.
Pas de l’espoir, pas de la lumière — ce serait mentir.
Mais une vérité têtue, indestructible, que rien n’a pu nous voler.
Une vérité que même la fatigue, même la douleur, même l’injustice n’ont pas réussi à effacer.

On ne verra pas Syracuse.
On ne verra pas les voyages que nous avions rêvés.
On ne verra pas les horizons que la vie nous a refusés.
Mais nous avons vécu notre amour.

c’est la seule richesse que personne ne pourra jamais nous prendre.

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Michel Autef

Fondateur du blog littéraire Prothéus le poète

Je m’appelle Michel. Je marche parmi les mots comme on traverse une forêt au petit matin : en silence, en cherchant la lumière qui filtre entre les branches. J’écris des contes, des récits et des fragments pour garder vivants les instants fragiles, les visages aimés, les éclats de douceur qui résistent au bruit du monde. Mes textes avancent doucement, sans prétention, comme des lanternes posées sur le chemin. S’ils trouvent un cœur où se déposer, alors leur voyage est accompli.

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