Michel

Baby Boum

Le 04/09/2026 0

Votre avenir est en jeu

Nous avons ouvert les yeux dans un pays en ruines, là où la boue, le ciment frais et la sueur tenaient lieu de berceau. Nous sommes la génération du baby-boom, celle qui a retroussé ses manches sans chouiner, sans réclamer son dû avant d'avoir produit la moindre pierre. Nous avons rebâti ce pays de nos mains, mètre par mètre, usine par usine, champ par champ. On ne nous parlait pas de bien-être personnel ou de développement de soi ; on nous parlait d'honneur, de droiture, du travail bien fait et du respect des anciens. La parole donnée avait la valeur d'un contrat gravé dans le marbre, et le regard d'un homme traduisait sa dignité. On savait ce que coûtait une vie, ce que valait la solidarité brute, celle qui ne se pavanait pas devant des objectifs ou des caméras, mais qui s'exprimait quand le voisin avait besoin d'un toit ou d'un bras.

Puis, le basculement s'est opéré. Depuis un quart de siècle, le glissement s'est transformé en un effondrement méthodique. L'édifice moral que nous avions mis une vie à ériger s'est vu piétiné, balayé par la vague tiède d'un individualisme féroce. Tout ce qui faisait le socle d'une société debout a été bafoué. L'honneur passe désormais pour de la naïveté, la droiture pour de la rigidité, et le respect a été bradé au profit du mépris ordinaire. Le seul dogme resté debout sur ces ruines morales, c'est l'argent roi. Le profit immédiat, la culture du résultat sans l'effort, la réussite étalée sans la moindre pudeur. C'est le règne du « chacun pour soi », où l'autre n'est plus un semblable à épauler, mais un obstacle à dépasser ou un paillasson sur lequel piétiner. « Qu'il crève », voilà la devise sous-jacente de cette époque cynique où l'empathie est devenue une faiblesse et le civisme une pièce de musée.

Le drame le plus sombre de cette déchéance réside dans la soumission des esprits. La population s'est laissé intercepter, anesthésier, lobotomiser par la dictature des écrans. Le monde s'est rétréci à la taille d'une dalle de verre lumineuse devant laquelle des millions de cerveaux abdiquent chaque jour. Au nom de ce dieu écran, la masse s'exécute, avale les slogans, obéit aux injonctions les plus absurdes et gobe les vérités prémâchées sans jamais questionner la main qui la nourrit. On assiste à un renoncement collectif effarant où la capacité de juger par soi-même s'est éteinte au profit d'un flux continu de distractions futiles. Une société de moutons dociles, hypnotisés par le vide, prête à tout accepter pourvu que la connexion ne coupe pas.

Mais la génération du baby-boom refuse de se taire. Nous n'avons pas sué sang et eau pour regarder cet héritage être bradé sans broncher. Aujourd'hui, un mot d'ordre s'impose : stop. Cette génération de bâtisseurs se dresse comme un rempart de lucidité face au naufrage. Et le phénomène s'amplifie. Sur ces mêmes réseaux sociaux censés nous abrutir, une résistance s'organise. Nos voix s'y font entendre, fermes, sans concession, rappelant aux amnésiques ce que sont la dignité et la mémoire.

Le plus grand motif d'espoir réside dans ce passage de témoin inattendu : une partie de la jeunesse est en train de sortir de sa torpeur. Relayant nos cris de colère, des jeunes ouvrent enfin les yeux sur l'ampleur du gâchis. Ils réalisent avec effroi ce qu'on leur a volé : le sens de la communauté, la beauté de l'effort, la sérénité des rapports humains authentiques et la fierté d'être debout. Cette prise de conscience conjointe, alliance entre l'expérience des anciens et l'éveil des plus jeunes, constitue le pire cauchemar de la résignation générale. La résistance est en marche, et elle ne déposera pas les armes.

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