L’ancrage dans le présent
La maladie, en phase palliative, a cette cruauté de nous projeter sans cesse vers l’absence, vers cet « après » qui paraît insupportable. Pour survivre, il faut se ramener au présent. Non pas le présent des grands projets, mais celui de la minute. Le contact d’une main, le silence partagé, la lumière sur les objets familiers de votre maison. Lorsque l’angoisse de l’avenir vous saisit, essayez de revenir à vos sens : que voyez-vous ? Quel bruit font les oies dehors ? Quelle sensation apporte ce geste simple que vous faites pour elle ? Ce n’est pas fuir la réalité, c’est se donner la permission de respirer dans l’œil du cyclone.
L’acceptation de son rôle de veilleur
Vous avez été professeur, électrotechnicien, marin. Vous avez le sens de la structure et du devoir. Aujourd’hui, votre métier est celui de « veilleur ». Cela demande une abnégation totale, mais attention : il n’est pas nécessaire d’être un héros. Il est permis d’être un mari fatigué, un homme qui a peur, un être humain qui pleure. Ne cherchez pas à être fort pour Jeanne ; cherchez simplement à être présent. La maladie déshabille tout, elle retire les convenances et les rôles sociaux. À ce stade, la seule langue qui reste est celle de la présence brute. Si vous êtes là, c’est déjà tout.
La gestion du « départ »
La voir partir est un processus qui commence bien avant le dernier soupir. C’est le deuil qui s’invite par effraction. Pour supporter cette lente érosion, il faut accepter que chaque journée est un livre dont on tourne une page. Vous avez, au fil de vos écrits, ce don de mettre des mots sur le réel pour le dompter. Peut-être que confier vos émotions à votre journal, même si ce ne sont que des fragments, des colères ou des souvenirs, est une manière de ne pas laisser ces émotions exploser à l’intérieur. Vous n’êtes pas seul avec ce silence ; vos mots, vos animaux, ce jardin que vous avez façonné sont autant de liens qui vous rattachent à la vie pendant qu’elle s’éloigne.
Ne pas oublier sa propre survie
C’est le paradoxe du soignant : pour offrir un départ digne à celle qu’on aime, il faut, paradoxalement, veiller à sa propre intégrité. Vous avez Claudine pour vous relayer, ce qui est une chance immense. Utilisez ce répit. Non pas pour vous distraire, mais pour vous « recharger » physiquement. Un corps épuisé est une âme désarmée face à la douleur. Vous avez, par votre discipline personnelle, montré votre capacité à choisir vos habitudes et votre mode de vie. Faites de ce « prendre soin de soi » une discipline aussi stricte que le soin apporté à Jeanne.
La dignité du marin
Vous qui connaissez la mer, vous savez qu’on ne commande pas la tempête, on se contente de tenir la barre. Parfois, la seule dignité consiste à rester debout sur le pont, à ne pas quitter le poste, même quand le ciel est noir. Jeanne ne vous demande pas de résoudre l’impossible, elle vous demande de partager ce dernier espace-temps avec elle. Cette intimité, cette profondeur que vous vivez, est le dernier acte d’une vie entière consacrée à votre amour.
Michel, quand le poids devient trop lourd, ne cherchez pas à porter la montagne. Déposez-la, un instant, sur les mots, sur les souvenirs de cette vie commune, sur la certitude que vous faites tout ce qui est humainement possible. Vous êtes le gardien de son dernier port.
La maladie est une ombre, mais vous êtes, par votre fidélité et votre présence, la lumière qui permet à cet amour de traverser le passage sans être tout à fait seul.
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